Quel est le principal enseignement à tirer de ce second tour des élections municipales ?
Frédéric Dabi : Il est difficile de dégager un seul enseignement, car ce scrutin ne se prête pas à une lecture nationale homogène. Les élections municipales suscitent toujours, au premier comme au second tour, une bataille intense entre les partis politiques et les écuries présidentielles pour imposer un récit. On se souvient de 2001, dernière élection municipale avant une présidentielle, configuration qui rapproche ce scrutin de celui de 2026-2027. J’en retiendrai deux grands axes, entre continuité et rupture.
En termes de continuité : malgré un léger sursaut entre les deux tours – environ deux points supplémentaires dans les communes ayant voté aux deux tours – le taux d’abstention reste malheureusement élevé. Et si les médias se focalisent sur les alternances, les victoires symboliques, les bastions perdus, la tendance lourde confirme que les deux partis fondateurs de la Ve République restent dominants dans les villes de plus de 3 500 habitants : LR et la droite d’une part, le Parti socialiste et le Parti communiste d’autre part. Ce sont eux qui structurent encore très largement le paysage communal.
En termes de rupture : on observe un dégagisme partiel. Des maires installés depuis très longtemps, usés, en proie à ce que certains analystes ont décrit comme une « impuissance des maires », ont été mis en difficulté ou battus. Cela illustre une certaine fragilité du mandat local. Deuxième rupture : la percée de la France insoumise et l’enracinement du Rassemblement national dessinent une forme d’homogénéisation entre scène politique locale et scène nationale, même si la domination LR-PS reste réelle.
Dans l’ensemble, le paysage des communes françaises est-il vraiment bouleversé ?
F. D. : Non, pas profondément. Quand on regarde la tendance générale, le paysage n’est pas complètement transformé. Sur les plus grandes villes, le résultat est même remarquablement stable : le PS détenait 14 villes de plus de 150 000 habitants, il en conserve 14. L’effet de loupe médiatique sur quelques grandes villes ne doit pas masquer cette réalité.
Ce qui est en revanche très intéressant, c’est un phénomène de fragmentation territoriale qui se confirme et même s’accentue. Chaque parti dispose désormais de « parts de marché » territoriales spécifiques. L’époque où une même ville pouvait, sur vingt ou trente ans, passer de la gauche à la droite puis au centre est quasiment révolue. Saint-Étienne, qui fut communiste, puis UDF, puis RPR, puis PS, est un exemple de cette époque désormais révolue.
Aujourd’hui, le RN surperforme dans les petites communes et les zones rurales, LR domine les villes petites et moyennes mais s’efface des grandes métropoles, tandis que le RN est quasi absent de Paris, Lyon ou Montpellier. Ces forces politiques surperforment dans certains segments territoriaux et sous-performent nettement dans d’autres.
Les alliances de second tour entre le PS et LFI ont-elles été profitables, non si l’on en croit les résultats à Toulouse, Brest, Avignon ou Clermont-Ferrand, mais est-ce plus général ?
F. D. : C’est l’un des enseignements les plus marquants de ce scrutin : l’échec spectaculaire des fusions LFI-PS. Pour mettre de côté Brest et Clermont-Ferrand – où l’on pourrait arguer que la faute incombe aux sortants –, la preuve formelle que ces alliances ont eu un effet repoussoir, pour ne pas dire radioactif, se lit dans les villes que la gauche était en position de conquérir.
À Toulouse, c’est chimiquement pur : l’addition des deux candidats au premier tour dépassait 52,5 %, ce qui plaçait la gauche unie en position majoritaire. Finalement, le maire sortant a été réélu. À Limoges, même logique : le maire sortant ne faisait que 11 % au premier tour, et l’alliance LFI-PS, arithmétiquement gagnante sur le papier, a été défaite. Des enquêtes réalisées entre les deux tours ont montré que près de 20 % des électeurs du candidat PS du premier tour s’étaient reportés sur le maire sortant ou s’étaient abstenus.
Le mécanisme est double. D’un côté, ces alliances ont désarçonné les électeurs socialistes – de classe moyenne, souvent âgés, attachés à leur habitus politique – qui ne retrouvaient pas dans ces fusions les signaux envoyés par la direction nationale du PS. De l’autre, elles ont provoqué une surmobilisation du centre et de la droite, reproduisant la logique d’un front républicain tel qu’on le connaissait dans les années 1980-1990 face au Front national.
On cite souvent l’adage repris par Charles Pasqua et attribué à Guy Mollet : « Au premier tour, on choisit ; au second, on élimine ». LFI suscite aujourd’hui ce même réflexe d’élimination, ce qui en fait un « fusil à deux coups » : de bons premiers tours, certes souvent en retrait par rapport aux scores de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle, mais des seconds tours très compliqués. LFI a certes gagné une vingtaine de villes, ce qui n’est pas négligeable, mais dans une logique de conquête solitaire. La seule vraie victoire des alliances PS-LFI dans les grandes villes, c’est Nantes.
« LR ne propose pas un projet suffisamment désirable pour les classes moyennes supérieures, diplômées, urbaines »
Comment la droite, de son côté, sort-elle de ce scrutin ?
F. D. : Le bilan est contrasté, entre bilan quantitatif satisfaisant et fragilités structurelles inquiétantes. Quantitativement, c’est un bon cru : la droite est parfaitement stable dans les villes de plus de 3 500 habitants, avec 1 275 villes contre 1 280 avant le scrutin, tandis que la gauche recule sensiblement, de 986 à 832. Elle enregistre également des gains symboliques forts, dont la reconquête de Clermont-Ferrand, à gauche depuis 1919 et où même Giscard d’Estaing s’était cassé les dents en 1995.
Mais la droite LR est effacée des villes de plus de 150 000 habitants : elle n’en détient plus aucune après la perte de Nîmes. Dans les grandes métropoles, elle ne parvient plus à faire des scores honorables : à Lille et à Montpellier, le candidat de droite dépasse à peine les 10 %. Ce décrochage révèle un problème d’offre : LR ne propose pas un projet suffisamment désirable pour les classes moyennes supérieures, diplômées, urbaines. Le score de Rachida Dati à Paris en est une illustration.
Et dans certains territoires – Marseille, Nîmes, le quart sud-est – la droite LR est en voie de remplacement par le Rassemblement national. À Marseille, les électorats du candidat RN et de Martine Vassal étaient sociologiquement presque identiques, avec des transferts massifs au premier tour. À Nîmes, l’addition des deux candidats de droite divisés atteignait 35 % au premier tour ; le candidat restant n’a recueilli que 21,5 % au second, ce qui traduit des reports très significatifs vers le RN.
Ce phénomène de remplacement, pour l’instant circonscrit au quart sud-est – Menton, Carpentras, Orange, Tarascon, la vallée du Var – est un signal d’alarme structurel pour LR.
Que peut-on dire en synthèse des autres formations : centre, Parti communiste, écologistes, Reconquête ?
F. D. : Les situations sont très contrastées. Les écologistes sont les grands perdants : la petite vague de 2020 ne s’est pas renouvelée, ils passent de neuf à deux villes, Lyon – de très peu – et Tours. Le Parti communiste maintient ses positions et réalise même quelques gains, avec notamment Nîmes, qui devient la plus grande ville détenue par le PCF. Mais dans certaines banlieues populaires plus communautarisées, comme Saint-Fons ou Vaulx-en-Velin, c’est la France insoumise qui s’impose, représentant cette « nouvelle France » des banlieues.
Le bloc central, qui s’était lancé massivement en 2020 pour ne gagner presque aucune ville, repart cette fois de manière plus discrète, en alliance, et glane des victoires symboliques fortes à Annecy et à Bordeaux. C’est là tout le paradoxe des municipales : on peut ne gagner qu’un petit nombre de villes et pourtant imposer un récit national grâce à leur valeur symbolique.
Reconquête reste localement marginalisé par le RN, à l’exception de l’alliance avec Éric Ciotti, gagnante à Nice, et de la présence remarquée de Sarah Knafo à Paris, qui, même avec un score inférieur aux attentes, s’installe durablement dans le paysage parisien et peut-être national.
Le décalage historique entre domination nationale du RN, des macronistes et de LFI et leur faible implantation locale évolue-t-il ?
F. D. : Il évolue, avec des nuances importantes selon les partis. La tendance lourde reste la domination du paysage local par LR et le PS, mais on observe une amorce d’homogénéisation entre la scène politique nationale et locale. LFI réalise une percée réelle – pour la première fois en investissant massivement les municipales – dans les banlieues populaires : Saint-Denis, Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, La Courneuve, Creil. En dehors de ce périmètre, ses résultats restent très limités, et ses deux villes sortantes ont été perdues.
Le macronisme remporte des victoires symboliques fortes – Bordeaux, Annecy, Nevers – mais reste structurellement faible dans le paysage local. Le RN, en revanche, consolide une implantation durable et différente d’une simple percée : ses maires sortants ont presque tous été réélus, parfois avec des scores de 70 à 75 %. Et il y a une continuité très nette entre l’implantation constatée aux législatives après la dissolution et les gains aux municipales : les départements où le RN avait fait de bons scores aux législatives ont généré de nouvelles victoires municipales. La Flèche en Sarthe, Montargis dans le Loiret, Liévin dans le Pas-de-Calais, Carcassonne, Carpentras, Montauban. C’est une implantation territoriale qui se structure dans la perspective de 2027.
Le RN étant quasi absent des grandes métropoles, peut-il gagner néanmoins une élection présidentielle ?
F. D. : C’est une question centrale. Les scores du RN dans les grandes métropoles sont effectivement très faibles : à Paris 1,6 %, autour de 7 % à Montpellier, 5,3 % à Toulouse.
La question est légitime car il n’existe pas de précédent évident où un candidat ayant remporté la présidentielle était aussi peu présent dans un segment territorial aussi important. Cela dit, deux nuances s’imposent. Premièrement, le RN n’a plus de zone socio-démographique où ses scores seraient véritablement marginaux : même chez les diplômés, il avoisine désormais 15 à 20 %. Deuxièmement, il compense sa faiblesse métropolitaine par un maillage très dense dans les petites et moyennes villes et les zones rurales, ainsi que par de bons scores dans certaines métropoles du sud – Marseille, Nice.
Pour autant, il serait imprudent d’en faire une ligne Maginot infranchissable. En 1981 et en 2012, les candidats battus étaient pourtant ultra-majoritaires chez les personnes âgées. Aucun segment territorial ne garantit à lui seul une victoire présidentielle. Historiquement, personne n’a gagné une présidentielle sans avoir la France du travail, la France des salariés. L’inexistence du RN dans la plupart des grandes métropoles ne changerait certes pas grand-chose au premier tour, où le parti sera performant. Mais dans une logique de duel au second tour, où chaque voix compte et où un front républicain peut se reconstituer, c’est potentiellement un handicap significatif.
« Les élections municipales confirment
la fragmentation et les parts de marché spécifiques
de chaque force politique »
Ces élections municipales permettent-elles d’anticiper un duel de second tour à la présidentielle ?
F. D. : Non, pas vraiment, et la question aurait reçu une réponse différente il y a quinze ou vingt ans. Sur la base du seul paysage des villes de plus de 3 500 habitants, on pourrait théoriquement imaginer un duel PS-LR – une hypothèse classique qui était crédible en 2008. Mais la crise de l’exercice du pouvoir par ces deux partis, la méfiance qu’ils inspirent à l’échelle nationale, les alliances ratées du PS qui ont gâché des victoires potentielles et la crainte de LR d’être absorbé dans une union des droites réclamée par une partie de ses électeurs rendent cette hypothèse aujourd’hui peu crédible à l’échelle nationale.
Les élections municipales confirment la fragmentation et les parts de marché spécifiques de chaque force politique. Elles dessinent un paysage de plus en plus figé territorialement, mais ne permettent pas de projeter un scénario clair pour 2027, tant les dynamiques nationales et locales continuent d’obéir à des logiques distinctes.









