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Municipales : les clés pour réussir l’entre-deux tours

La rédaction
Elsa AOUSTET
Publié le 15 mars 2026
Rassemblement, calcul des places, vote des abstentionnistes, communication… Le deuxième tour des élections municipales peut rebattre les cartes avant le résultat final. L’Inspiration politique est allée voir ceux qui officient dans l’ombre des négociations, conseillers dans de grands partis politiques, ils nous partagent leurs expériences et leurs conseils.

Ils sont experts des soirées électorales. Nous avons demandé à plusieurs d’entre eux (qui ont souhaité garder l’anonymat) de nous guider dans ce moment clé de l’entre-deux tours. Si rien n’est écrit dans le marbre, les rapports traduits par les résultats du premier tour sont la base du travail des négociations entre les listes, il est indispensable de se donner une méthode claire car le temps est compté.


D’abord an-ti-ci-per toutes les hypothèses

Après une campagne de premier tour menée tambour battant, les résultats tombent. « Il faut prévoir les différents scénarios. Rassemblement ou pas, face à quels adversaires, plan de campagne, matériel… Tout ce qui peut être préparé à l’avance doit l’être », insistent nos spécialistes. Pour une raison simple : au soir de premier tour, le compte à rebours est lancé. Les dates précises sont communiquées en général trois mois avant l’élection. Une semaine sépare les deux tours. C’est le ministère de l’Intérieur qui, par décret, donne les indications. Dans ces conditions, si la liste candidate souhaite poursuivre l’aventure, qu’elle soit arrivée en tête ou non, pas de place pour l’improvisation. « Souvent, malgré l’affrontement électoral, les candidats connaissent la ou les listes avec lesquelles ils souhaitent se rassembler ou pas au second tour. La base doit être prête et les différents scénarios étudiés. Ils se matérialiseront par l’accord passé ou pas », décrivent les experts.


Fusion de liste : combien de places revendiquer dans la nouvelle liste ?

Une fois les scénarios posés, ils doivent être mis à l’épreuve de la réalité des scores. Les calculs des voix faits, le temps du rassemblement des listes est alors crucial. Car le mode de scrutin des élections municipales offre une large prime à la liste gagnante du premier tour. Selon le Code électoral, au soir du second tour, « il est attribué à la liste qui a obtenu le plus de voix, un nombre de sièges égal à la moitié du nombre des sièges à pourvoir ». Mais la loi prévoit également une répartition des sièges restants à la plus forte moyenne. La liste qui arrivera en tête à l’issue du scrutin final disposera donc d’une majorité solide au sein de l’hémicycle local pour gouverner. Cependant, en cas de fusion, la majorité est par définition composite et donc potentiellement plus fragile. Les scénarios qui se dessinent pour savoir à combien de membres chaque liste peut prétendre dans la nouvelle liste fusionnée font l’objet d’âpres négociations. Le premier, souvent défendu par la liste arrivée en tête, propose que s’applique la règle du Code électoral pour l’attribution des sièges, ce qui offrirait une très large avance à ladite liste. Les listes minoritaires rejettent en général ce scénario trop profitable pour leur concurrent et veulent souvent imposer celui d’une proportionnelle intégrale. À son tour rejeté par la liste arrivée en tête, etc. « Ce qui compte, expliquent les habitués de ces négociations, c’est de trouver un juste milieu en préservant, pour le groupe municipal de la liste arrivée en tête, une majorité au sein de la majorité. Sinon vous êtes trop fragiles. Et dans l’idéal au sein du conseil municipal. » Pour dire les choses autrement, dans une ville qui compte 33 conseillers municipaux avec 27 sièges pour la majorité, il faudrait dans l’idéal que le groupe du futur maire dispose d’au moins 17 sièges et en cède 10 à ses partenaires pour s’assurer d’avoir la majorité même sans eux. Mais c’est tout le combat qui est mené et qui fait souvent exploser les négociations, les partenaires voulant être indispensables à la formation d’une majorité au sein du conseil municipal pour peser réellement. Bien sûr, ils peuvent cependant accepter une compensation dans le nombre d’adjoints et de conseillers communautaires ou métropolitains qui leur seront offerts en fonction des villes.

Et sur les contenus : comment fédérer sans se renier ?

Dans cette optique aussi, entre les deux tours, les fusions de listes sont essentielles. Ici, il s’agit de « fédérer sans renier ses engagements. Il faut montrer que la fusion apporte un plus. Pour cela, il faut veiller au message délivré aux électeurs », confient les spécialistes. Mais alors, comment faire pour ne pas donner l’impression que seule la victoire compte ? « Le premier point est de bien connaître les engagements qui sont les plus importants pour sa liste et d’en faire le cœur de l’alliance de second tour », conseillent les experts. Ensuite, il faut « être conscient des raisons pour lesquelles les électeurs vous ont choisis au premier tour. Et parfois, le cœur de ce que l’on a porté et le cœur de ce qui a fait la mobilisation des citoyens au premier tour peuvent différer ». Pour éviter cet écart, il s’agira de bien prendre la température du terrain pendant tout le premier tour. « Il faut des retours d’expériences réguliers pour analyser quels arguments portent ou pas. Il faut se rendre compte si les enjeux de logement, de santé, de sécurité… déterminent le choix des citoyens. » Concrètement, les arguments les plus percutants du premier tour doivent se retrouver au second. Ce travail d’identification doit être fait avant les négociations.

Les atouts pour bien négocier sa place

Au-delà des idées, la discussion portera aussi sur les places. « Mais les deux aspects sont très importants pour les électeurs car s’il n’y a pas le contenu, la mobilisation ne sera pas au rendez-vous. Et si les candidats disposent d’une place dégradée sur la nouvelle liste, les électeurs auront le sentiment que l’organisation n’est qu’un supplétif. Les deux questions sont donc liées », témoignent les techniciens. Dans ces conditions, comment bien négocier sa place ? Il faut d’abord maîtriser les modes de calcul du Code électoral. Dans les faits, lors des négociations d’entre-deux tours, « les résultats du premier tour servent toujours de base à la discussion », expliquent-ils. D’ailleurs, concernant le choix de la tête de liste, il y a très peu de marge de négociation. « Dans 99 % des cas, c’est la liste arrivée en tête qui décide. » Ce choix devra être confirmé lors de la première séance du conseil municipal qui élira le maire. Une fois cela dit, « il est toujours possible de négocier, si l’on est indispensable au rassemblement. Ce n’est pas la même chose d’être arrivé en tête ou d’être arrivé deuxième avec 2 ou 3 points derrière le premier », détaillent-ils. De plus, sera regardé aussi le total des voix des listes permettant d’une manière certaine de l’emporter. « Dans une ville très à gauche ou très à droite, si la liste en tête est certaine de gagner, les suivants auront plus de mal à négocier une place. » À l’inverse, lorsqu’il existe un enjeu de conquête, ils pourront démontrer qu’ils sont indispensables à la victoire. « La position de pivot est essentielle. Tout l’enjeu est de justifier cette place. De faire la démonstration que l’on est incontournable pour la mobilisation. » Dès que les listes se sont entendues, il faudra matérialiser cet accord dans un acte de campagne qui dévoilera les messages clairs de la liste. « Une conférence de presse par exemple. Mais pas de grande réunion publique, car le temps manque », conseillent les experts.

Têtes de réseaux et abstentionnistes : les clés de la mobilisation

Mais, une fois les calculettes rangées et les accords passés, tout reste à faire. Car pour l’emporter, la mobilisation des électeurs autour de cette nouvelle liste est à construire. Dans cette étape, le ciblage est crucial. « Au deuxième tour, il faut savoir à qui l’on s’adresse. D’abord, tous ceux qui ont voté pour nous au premier tour, puis tous ceux qui prennent part au rassemblement et enfin les abstentionnistes. » Dans cette quête, l’appui des têtes de réseaux est le plus efficace. « Toutes les listes du rassemblement doivent aller chercher les personnes clés qui dans chaque camp seront capables de mobiliser les électeurs. » Représentants de parents d’élèves, présidents de clubs de sport, figures emblématiques de quartier, commerçants… La cible doit être ajustée. « Il faut inviter chacune et chacun à s’exprimer publiquement en faveur de la liste. » Il est aussi possible de solliciter des têtes de réseaux supplémentaires. « Par exemple, des leaders associatifs qui ne voulaient pas s’exprimer au premier tour, mais qui, dans le cadre d’un affrontement très net entre bloc républicain et extrême ou des valeurs gauches/droites, sont prêts à le faire. » Côtés abstentionnistes, « même s’ils ne se sont pas mobilisés au premier tour, un nouvel enjeu est là pour le second qui nécessite leur vote ». Il faudra alors scénariser ce changement de donne. « Le seul moyen de faire bouger les abstentionnistes est de montrer que leur vote a un impact sur leur vie quotidienne, sinon ils n’ont aucune raison de se déplacer », expliquent ces diplomates de l’ombre.

Mettre les outils numériques au service du porte-à-porte

Enfin, une fois ce ciblage ajusté, le dernier levier sera d’activer concrètement la mobilisation des électeurs. « Tout peut se jouer à quelques centaines, voire dizaines, de voix. C’est le camp qui réussira à mobiliser le mieux qui gagnera. » Cette étape suppose un déploiement militant qui peut passer soit par des appels téléphoniques, ou encore mieux des porte-à-porte. Pour les spécialistes, les outils numériques, tels que les réseaux sociaux ou l’intelligence artificielle, sont très efficaces, mais « doivent toujours être mis au service du terrain et du contact humain ». La création d’un fichier calibré sur la base de la liste électorale est une nécessité. « Ces données sont publiques. Il s’agit de les récupérer juste après le premier tour pour accéder aux émargements et aux résultats dans chaque bureau de vote. » L’utilisation d’outils numériques types CRM permet aussi de qualifier les contacts et d’envoyer des e-mails en nombre. Les experts conseillent en outre de porter une attention particulière à l’organisation des équipes de campagne. « Les plus actifs doivent faire faire et ne pas faire eux-mêmes, par exemple en allant chercher un locataire qui fera du porte-à-porte pour son immeuble. »


Que faire le jour du scrutin ?

Les tracts distribués, les affiches collées, comment bien finir une campagne de second tour ? Il faudra ici bien veiller à respecter les règles électorales. La veille du scrutin à minuit, plus aucun contenu ne doit être diffusé. « Il faut tout geler. Les dernières informations publiées doivent donc restituer le message principal autour d’un discours simple », expliquent les techniciens. Et de prévenir : « surtout ne sortez pas au dernier moment un argument nouveau, c’est la catastrophe ! ». Le jour du scrutin, chaque liste peut organiser une présence dans chaque bureau de vote. « Il faut s’assurer qu’il n’y ait pas un bureau de vote qui soit tenu par un seul camp. Cela ne serait pas démocratique. » Enfin, lors de l’annonce des résultats, un retour vers les électeurs s’impose. « Pour le vainqueur, c’est le moment de dire que l’on se met immédiatement au travail. Mais même en cas de défaite, il faut délivrer un message. Cela sera toujours utile lors d’une future campagne. »

Bien connaître les règles de répartition des sièges

C’est l’article L.262 du Code électoral qui fixe les règles de répartition. À l’issue du premier tour, seules les listes ayant obtenu au moins 10 % des suffrages exprimés au peuvent se représenter. Les candidats qui ont obtenu au moins 5 % et moins de 10 % peuvent rejoindre une autre liste : c’est la fusion. Pour le second tour, après une prime de 50 % des sièges attribuée à la liste arrivée en tête, les 50 % restants sont distribués entre toutes les listes (y compris celle arrivée en tête) à la représentation proportionnelle suivant la règle de la plus forte moyenne. Les listes ayant obtenu moins de 5 % des suffrages sont éliminées. Les sièges sont attribués aux candidats dans l’ordre de présentation sur chaque liste.

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