Peut-on vraiment se passer du nucléaire ?

Difficile d’aborder le sujet avec sérénité tant il déclenche les passions. L’urgence climatique devrait pourtant nous conduire à traiter cette question au-delà des postures idéologiques dans un esprit de responsabilité et de dialogue. La vérité n’est pas tout entière dans un camp ou dans l’autre.

L’énergie nucléaire souffre de deux tares dans l’opinion publique : le risque de pollution radioactive en cas d’accident et l’éventuelle mauvaise gestion de déchets dangereux.

Ces menaces potentielles, relancées par les catastrophes de Tchernobyl en 1986 et de Fukushima en 2011, discréditent définitivement cette technologie aux yeux des antinucléaires. Ils restent inflexibles, même quand leurs adversaires répliquent que le nucléaire civil a tué infiniment moins que d’autres sources comme les mines de charbon et les barrages hydroélectriques, ou en France que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) veille au grain avec plus de rigueur dans les contrôles que toute autre institution indépendante dans le monde. 

Cette posture oblige bon nombre d’écologistes de bonne foi à une contorsion intellectuelle. Les voilà contraints de fustiger une technologie qui s’avère être plutôt écolo quand il s’agit de lutter en urgence contre le changement climatique.

Poids plume côté carbone

Si l’on considère que les ennemis à neutraliser en priorité sont les gaz à effet de serre, le nucléaire est l’énergie qui envoie le moins de CO2 dans l’atmosphère : environ 12 grammes par kilowattheure (g/kWh) selon les experts du Giec (seulement 6 g/kWh en France d’après l’Ademe grâce à un système spécifique d’enrichissement de l’uranium par de l’électricité bas carbone).

Si les émissions de CO2 de l’énergie éolienne sont quasi identiques (13 g/kWh), le solaire photovoltaïque pollue quatre fois plus (45 g/kWh). Deuxième énergie bas carbone dans le monde après l’hydraulique, l’atome est incomparable face aux 450 g/kWh émis par le gaz et les 1 000 g/kWh rejetés dans l’air par les centrales à charbon.

Selon le dernier scénario de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) publié en mai 2021, ce sont les énergies renouvelables — principalement le solaire — qui permettront le mieux de remplacer les fossiles d’ici à 2050, horizon retenu pour arriver à zéro émission nette. Mais le nucléaire aura son rôle à jouer à hauteur de 10 à 11% du mix énergétique, soit la même proportion qu’aujourd’hui.

Pour cela, l’AIE prévoit à terme un doublement de la production nucléaire afin de faire face à l’explosion de la demande en énergie, notamment électrique.

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De gros investisseurs restent sur ce marché

La société TerraPower, fondée en 2006 par Bill Gates, travaille aussi sur des mini-centrales à neutrons rapides refroidis au sodium liquide. Pour le milliardaire, « le nucléaire est plus sûr que n’importe quelle autre source d’énergie. »

L’irruption d’investisseurs privés dans une filière jusque-là monopolisée par le public en raison d’enjeux géopolitiques liés aux usages militaires de l’uranium, mais aussi de coûts de construction gigantesques, peut étonner.

L’ancien patron de Microsoft croit pourtant pouvoir faire du business dans ce secteur, davantage que dans la filière des énergies renouvelables dont il est sorti depuis quelques années : « J’ai perdu plus d’argent que quiconque dans la technologie des batteries », a-t-il déclaré en février dernier sur la chaîne de télévision CNBC.

« Les investisseurs privés ne resteront pas isolés, ils ont besoin de l’État fédéral et vice-versa », estime Mme Faudon pour qui des contrats mixtes sont envisageables dans le nucléaire comme c’est le cas pour le spatial (SpaceX, etc.).

Une augmentation « historique » du financement de la recherche nucléaire dans le projet de budget fédéral montre que l’administration Biden ne souhaite pas laisser le leadership technologique aux Russes et aux Chinois.

Dans le plan de relance français

Plus modestement, la France, qui reste le porte-drapeau de l’atome en Europe, a inscrit dans son plan de relance de l’économie une ligne de 400 millions d’euros pour les recherches sur ces réacteurs modulaires.

Le nucléaire du futur ne permettrait pas seulement de produire de l’électricité en quantité, essentielle notamment pour la production d’hydrogène, mais aussi de la chaleur urbaine et industrielle, de la désalinisation, etc.

De nouveaux modèles, mais pas pour tout de suite

Cependant, les nouveaux réacteurs modulaires ne seront pas disponibles industriellement avant les années 2030 pour les SMR (Small Modular Reactors) qui utilisent la technologie actuelle, et les années 2040 pour les nouveaux moteurs (Advanced Modular Reactors, AMR).

La Chine et la Russie travaillent sur des prototypes de générateurs à neutrons rapides (surgénérateurs) dont le combustible (uranium ou plutonium) est refroidi par du sodium ou du plomb fondu, voire du thorium ; des technologies censées être plus propres.

Quant à la fusion nucléaire, considérée comme l’énergie de demain dans la mesure où elle ne laisse que peu de déchets, des résultats encourageants ont été enregistrés en août 2021 dans un laboratoire californien. Toutefois, pour que ce rêve devienne une réalité au stade industriel, il faudra sans doute attendre la fin du siècle.

Quel âge de départ en retraite pour les centrales ?

Face à l’urgence environnementale et la demande croissante d’électricité, et compte tenu des délais de construction des EPR, « le plus simple à faire en France, c’est de conserver les centrales existantes », résume Valérie Faudon.

Des travaux lourds et coûteux de rénovation sont en cours afin que le parc, conçu à l’origine pour durer quarante ans, puisse durer dix années de plus, voire jusqu’à soixante ans, c’est-à-dire à la fin des années 2030.

Cet allongement de la durée des centrales inquiète les antinucléaires qui scrutent les failles potentielles à chaque avis publié par l’ASN. Aux États-Unis, des centrales ont déjà obtenu le feu vert pour rester en exploitation pendant 80 ou 90 ans.

Propre en CO2, mais pas en déchets

Aucune énergie n’est entièrement propre. S’il n’émet pas de CO2, le nucléaire n’a pas une empreinte environnementale neutre lors de la construction des infrastructures. C’est aussi le cas pour les barrages hydroélectriques. Pour le solaire et l’éolien, l’utilisation de béton et de métaux rares alourdissent aussi considérablement l’impact.

Toutefois les renouvelables, comme l’hydraulique, n’ont pas l’inconvénient de ces déchets dangereux que doivent gérer les exploitants du nucléaire.

En France, 50 000 mètres cubes de déchets radioactifs sont ainsi récupérés chaque année. Mais selon l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), 97% sont quasi inoffensifs, de durée courte et faciles à traiter. Un niveau de radioactivité élevée ne concerne que 0,2% des déchets qui sont traités et stockés à La Hague (Manche) et Marcoule (Gard) en attendant, via le projet Cigéo, leur enfouissement à 500 mètres de profondeur.

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