ENTRETIEN

Antoine Bristielle : Comment rendre l’écologie municipale acceptable, les leçons d’une enquête inédite

On avait l’impression que l’environnement avait disparu des préoccupations des Français. Une étude réalisée par l’Institut Terram et Project Tempo — « Municipales : l’écologie à l’épreuve des territoires » — fait la démonstration inverse. L’écologie sera un thème essentiel dans la détermination du vote en mars prochain : autant pour les électeurs écologistes, à 88 % — chiffre le plus élevé — que pour ceux du Rassemblement national (70 %). Antoine Bristielle, auteur de l'étude, montre comment l'écologie demeure un enjeu local qui appelle des réponses territorialisées.
Frédéric DURAND
Publié le 3 février 2026

Les Français ne rejettent pas l’écologie municipale — ils l’attendent. Mais pas n’importe comment : le mode de financement, l’ancrage territorial et le récit qui accompagne les mesures comptent autant que leur contenu. C’est cette question de l’acceptabilité, centrale pour les élus, que nous avons choisi d’explorer avec l’auteur de l’étude. Entretien avec Antoine Bristielle, docteur en science politique et directeur France de l’ONG Project Tempo.

Si les Français, quel que soit leur bord politique, sont très favorables à la mise en place de politiques environnementales au niveau local, votre étude révèle qu’ils veulent très majoritairement que celles-ci soient financées par réorientation budgétaire (65 %) plutôt que par une hausse d’impôts (35 %). Dans l’acceptabilité de ces mesures, la question des finances est donc un enjeu décisif pour un maire ?

Antoine Bristielle : Oui, on se rend compte qu’il y a toujours un aspect financier qui entre en ligne de compte dans les arbitrages de politiques publiques. D’une part, la problématique du pouvoir d’achat est aujourd’hui majeure en France : elle est ressentie quotidiennement dans les arbitrages que les gens doivent faire individuellement. Dire qu’il y aura encore une augmentation des impôts constitue donc un enjeu très sensible dans la vie de tous les jours.

Le second point tient à l’impression que le niveau d’imposition est déjà particulièrement élevé et qu’il serait possible de mener des politiques de qualité à fiscalité constante. Cela explique sans doute pourquoi seuls 35 % des Français soutiendraient des projets environnementaux impliquant une hausse modérée des impôts locaux. On l’observait déjà dans une précédente étude : les citoyens sont très favorables aux projets environnementaux, mais dès lors qu’un impact sur leur pouvoir d’achat est évoqué, l’adhésion baisse fortement.

Savez-vous dans quels domaines ils seraient prêts à accepter des coupes pour une meilleure politique environnementale locale ?

A. B. : Non, nous ne sommes pas allés jusque-là ; nous n’avons pas identifié précisément les secteurs dans lesquels des coupes budgétaires pourraient être acceptées.

En revanche, un autre enseignement de l’étude montre que les politiques environnementales ne doivent pas être pensées comme strictement sectorielles. Il ne s’agit pas de créer une ligne budgétaire isolée pour la transition écologique. D’autres politiques publiques peuvent produire des effets environnementaux positifs : le développement des transports en commun, par exemple, n’est pas en soi une politique environnementale, mais il a des effets très bénéfiques sur l’environnement. De même, soutenir le développement économique local favorise les circuits courts et génère des impacts environnementaux positifs.

Les préoccupations environnementales varient fortement selon les territoires. Pour être acceptable, une politique municipale d’écologie doit-elle d’abord répondre à des enjeux locaux plutôt qu’appliquer un référentiel généraliste ?

A. B. : Il y a une nécessité forte de territorialiser la politique environnementale. Si la perception de la crise écologique est largement partagée, ses manifestations diffèrent selon les territoires. La pollution de l’air concerne davantage les grandes métropoles, tandis que la pollution de l’eau est plus marquée dans les communes de petite taille.

Cela appelle des réponses adaptées aux réalités locales : comprendre ce que vivent concrètement les citoyens, identifier leurs problématiques et y répondre de manière ciblée. Cette approche va à l’encontre de politiques trop nationalisées, qui laisseraient peu de marge de manœuvre aux collectivités. Elle s’inscrit aussi dans un contexte où la confiance accordée aux maires demeure plus élevée que celle accordée au personnel politique national.

45 % des Français associent désormais la sécurité à des enjeux environnementaux. L’acceptabilité des politiques écologiques passe-t-elle par cette lecture ?

A. B. : Oui, il y a une nécessité de réfléchir à la fois aux récits et aux porte-parole de la transition écologique. Les grandes voix du climat sont souvent perçues comme éloignées des réalités rurales. Cela crée un décalage qui appelle une redéfinition du discours.

L’étude montre que la notion de sécurité dépasse largement la seule dimension policière. La sécurité environnementale — face aux inondations, aux canicules ou aux sécheresses — est jugée importante par près d’un Français sur deux. C’est une piste essentielle pour renouveler le narratif écologique.

“L’idée selon laquelle la transition
nécessiterait nécessairement
la décroissance n’est pas majoritaire.”

Ne met-on pas trop l’accent sur les risques et pas assez sur les bénéfices des politiques écologiques ?

A. B. : Absolument. Le discours environnemental est souvent centré sur les crises, ce qui peut décourager une partie de la population. Par ailleurs, des acteurs — notamment économiques — ont engagé des transformations concrètes, parfois profondes, mais continuent d’être accusés de ne rien faire. Cette perception d’un « point zéro permanent » ne correspond pas à la réalité : la prise de conscience progresse, tout comme les actions engagées.

< 72 % des Français estiment que transition écologique et croissance économique sont compatibles. Comment l’expliquer ?

A. B. : Les Français perçoivent la transition écologique comme multisectorielle. Elle peut générer des bénéfices économiques, notamment par la relocalisation d’emplois et le développement de filières plus vertes. L’idée selon laquelle la transition nécessiterait nécessairement la décroissance n’est pas majoritaire. Il s’agit plutôt d’inventer d’autres formes de croissance, compatibles avec les limites écologiques.

Au-delà de ces leviers, voyez-vous d’autres clés d’acceptabilité ?

A. B. : Un point essentiel concerne les maires eux-mêmes. Ils sont souvent influencés par un discours ambiant évoquant un supposé « backlash » environnemental. Or, les données montrent l’inverse : la demande d’action environnementale est forte. Les responsables politiques doivent garder en tête que ce sujet demeure une préoccupation majeure pour la population.

La demande d’écologie reste donc forte, y compris dans les territoires ruraux ?

A. B. : Oui, et elle est transpartisane. Lors des prochaines municipales, les propositions environnementales pèseront dans le vote, aussi bien chez les proches des écologistes (88 %) que chez ceux du Rassemblement national (70 %). Les différences portent moins sur le principe que sur les modalités de mise en œuvre et les priorités locales, comme la qualité de l’air ou de l’eau.

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