ENTRETIEN

André Chassaigne « Le gouvernement parle de “réarmement industriel”, mais il manque pour cela un général... »

Élu député depuis vingt-deux ans, dans le Puy-de-Dôme, président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine à l'Assemblée nationale, André Chassaigne est un fin connaisseur du monde rural et de ses tourments. Il plaide pour « une campagne vivante » qui puisse vivre de son travail et de sa production. Il répond sans détour aux questions de L'Inspiration politique et évoque pour nous les transformations qu'il faut impulser au niveau de l'Union européenne pour la rendre plus démocratique et plus proche des citoyens.
Frédéric DURAND, Pierre MAGNETO
Publié le 7 mars 2024

— En tant que député de la ruralité, quelle est votre analyse de la situation actuelle ? Assiste-t-on à une crise de l’agriculture ou plus globalement à une crise du monde rural ?

André Chassaigne : Je dirais que les deux se conjuguent. Sur les territoires ruraux, il y a un mal-être qui s’accentue. Chez moi, en Auvergne, on entend de plus en plus les gens dire, pardonnez-moi l’expression : « on vit dans le trou du cul du monde ». Si cette formule revient souvent, c’est pour de multiples raisons. Quand la liaison de chemin de fer entre Clermont-Ferrand et Paris prend en moyenne plus de 3 heures de retard tous les 15 jours et un retard de plus d’une heure tous les 3 jours, quand vous subissez la désertification médicale avec l’angoisse au ventre en recherchant un médecin, forcément vous éprouvez un sentiment d’abandon. Et je pourrais passer en revue toutes les autres difficultés du quotidien. Donc, il y a indéniablement un malaise du monde rural et cela accentue les difficultés des paysans. Cela contribue d’autant plus à la colère des agriculteurs qu’ils sont confrontés à des difficultés spécifiques pour survivre.


— Selon vous, ce sentiment d’abandon a-t-il toujours existé ou y a-t-il eu un moment où les choses ont basculé ?

A. C. : J’utilise souvent le terme de sédimentation. Année après année, des couches successives alimentent et amplifient ce sentiment. Par exemple, les fermetures récurrentes de classes rurales suscitent incompréhension et colère. La fermeture d’une maternité et d’un bloc chirurgical dans un hôpital de proximité, la disparition quasi totale des perceptions qui oblige à se rendre dans les maisons dites France services avec des prestations au rabais, la difficulté des déplacements du quotidien, la flambée du prix des carburants… produisent les mêmes effets.


— Quelles seraient selon vous les mesures les plus urgentes à prendre pour redonner de la vie, redonner de l’espoir à cette France-là ?

A. C. : Nous avons besoin avant tout d’une volonté politique. Soit on considère que la société doit évoluer vers une densification urbaine accrue – et c’est d’ailleurs ce qui apparaît aujourd’hui comme étant un objectif prioritaire –, soit on fait le choix d’ouvrir d’autres perspectives avec des bourgs qui attirent de nouveaux résidents pour leur qualité de vie. On nous parle du réchauffement climatique, de l’artificialisation des sols, des difficultés du périurbain… mais il n’y a pas de volonté politique pour développer les territoires ruraux. Seule­ment des mots, de la communication sans objectif clair et mise en œuvre planifiée. Considère-t-on qu’il est possible d’avoir des territoires ruraux vivants et attractifs ou tire-t-on un trait sur ces territoires comme lieux de vie, pour ne les maintenir qu’en espaces de production alimentaire ou territoires de tourisme pour urbains annuellement bucoliques à la recherche d’espaces naturels sanctuarisés ? L’INRA avait réalisé, voilà une quinzaine d’années, une étude prospective sur les nouvelles ruralités françaises à l’horizon 2030, formulant quatre scénarios. La question est toujours de savoir quel scénario on retient pour avoir une campagne vivante et quels moyens il faut mobiliser pour y parvenir.

« La question est toujours de savoir quelles hypothèses on retient pour avoir une campagne vivante et quels moyens il faut mettre pour y parvenir »


— Mais justement, une campagne vivante, ça passe par quoi : la production agricole, la production industrielle ? Emmanuel Macron a beaucoup parlé du retour de l’industrie en France, est-ce que vous mesurez les effets de ce discours ?

A. C. : Nous avons dans nos ruralités des industries qui se maintiennent et qui parfois se développent. Souvent, il s’agit de PME qui ont un ancrage historique et familial sur leur territoire. Dans les pays de Thiers et Ambert, nous avons ainsi des entreprises extrêmement dynamiques et qui sont leaders dans leur domaine avec un fort ancrage local, souvent avec un attachement, je dirais sentimental, du chef d’entreprise au territoire où il est né. Pour ce qui est de la réindustrialisation, c’est beaucoup plus compliqué. Mais il y a des opportunités sur les territoires. Pour exemple, Van Cleef & Arpels va s’installer à Thiers dans le Puy-de-Dôme parce que ses dirigeants considèrent qu’il y a un savoir-faire local qui s’est forgé avec la production coutelière.

andre chassaigne linspiration politique

En revanche, pour la relocalisation, c’est une autre paire de manches. Je prendrai l’exemple du secteur pharmaceutique avec Sanofi, qui, après le Covid, avait annoncé la relocalisation de la production de principes actifs avec une nouvelle entité : EuroApi. Pour le moment, les grandes annonces sont sans effet. Mais pourquoi ? Qu’est-ce qui bloque ? La question des coûts de fabrication est avancée. Relocaliser exige en effet une volonté de mettre à niveau l’entreprise en renouvelant et modernisant les outils de production. Il faut savoir si la priorité est de distribuer des dividendes aux actionnaires ou de faire un choix industriel et d’investir dans l’entreprise. La financiarisation des entreprises se fait au détriment des équipements et investissements qui leur permettent d’être compétitives. Donc, si on n’affronte pas ce problème à bras-le-corps, on n’y arrivera pas.


— Il y a, en France, le sentiment qu’il n’y a plus trop de politique d’aménagement du territoire et qu’on laisse le marché organiser les territoires. Qu’en pensez-vous ?

A. C. : Là encore, il y a beaucoup de communication. Mais quels sont les résultats de l’action du soi-disant Haut-commissariat au Plan ? Depuis qu’il a été mis en place, on n’a rien vu ! C’est une coquille vide. Une volonté politique en termes d’aménagement du territoire demande d’affronter la financiarisation de l’économie. Cela signifie que l’État organise, accompagne la réindustrialisation. Dans le cadre d’une économie financiarisée à l’extrême, avec la recherche du profit maximum, c’est mission impossible. Le gouvernement parle certes de « réarmement industriel », mais il manque pour cela un général qui ait une vision stratégique des combats à mener. Nous avons besoin d’une véritable volonté et non pas d’un commissaire politique courroie de transmission du libéralisme.

Autre problème, la planification des investissements et du développement se fait désormais par appels à projets. Les collectivités locales sont concernées, les EPCI, les entreprises… Au lieu d’avoir une politique construite, planifiée, pérenne, on sort du chapeau des projets à développer ici ou là. Et ce sont ceux qui répondent le plus vite, possédant l’expertise nécessaire, entreprises comme collectivités, qui encaissent le grisbi. Les autres restent sur le bord de la route.


— Les élections européennes se profilent et on a le sentiment que les citoyens n’attendent plus grand-chose de l’Europe, qu’ils sont déçus. Comment donner de l’appétit pour l’Europe ?

A. C. : Quel est le ressenti des gens sur l’Europe ? Pour eux, elle ne protège pas, bien au contraire, elle détruit. Ils ont besoin d’une Europe qui apporte des réponses concrètes à fort contenu social. Alors qu’elle devrait se construire pour répondre aux besoins de la population européenne, pour le mieux vivre, le mieux-être, elle s’est bâtie sur des piliers qui sont ceux de la concurrence, de la compétitivité et d’un système extrêmement libéral. Si on ne sort pas de ces orientations-là, la fracture ne peut que s’aggraver. Ce faisant, on alimente le terreau du protectionnisme, des nationalismes, de la xénophobie… Les conséquences ne peuvent qu’en être désastreuses.

Pour rester dans l’actualité, prenons l’exemple de la politique agricole commune. Elle se construit sur les bases de compétitivité, de prix le plus bas et donc de concurrence entre paysans européens. Mais aussi entre États, certains encourageant dans leur plan
stratégique national telle ou telle production pour qu’elle soit con­cur­­rentielle avec l’objectif de damer le pion à d’autres productions européennes, d’autres encore faisant preuve d’une approche laxiste concernant, par exemple, l’usage de pesticides. Et c’est à l’intérieur même de l’Europe que ça se passe !


— Quelles en sont les conséquences ?

A. C. : Ça spécialise les productions agricoles avec d’importantes distorsions de concurrence, mais aussi avec des conséquences environnementales. La crise que l’on vit dans la mise en œuvre de la transition agroécologique est justement liée au fait que la spécialisation des productions conduit à une utilisation importante des pesticides au détriment des sols et de la biodiversité.

Quant aux échanges extérieurs de l’Union européenne, régis par les traités de libre-échange, ils instrumentalisent l’alimentation comme monnaie d’échange. On importe ainsi des produits alimentaires qui ne respectent pas les normes européennes pour vendre des produits manufacturés, des services, du numérique…


— On a quand même l’impression que la démocratie est en grande souffrance aujourd’hui. Les gens s’intéressent de moins en moins à la politique. Quelles sont les pistes pour sortir de cette crise profonde de la démocratie ?

A. C. : Je vais revenir à l’Europe, d’abord au niveau de la démocratie au sein de l’union. Qu’est-ce qui se passe ? On a des directives européennes qui sont transposées sous la forme de dispositions législatives ou réglementaires du ressort des États membres. Or, l’élaboration de ces directives européennes se fait certes en concertation avec les gouvernements, mais sous une emprise délirante de lobbies de tous bords. Nous avons vraiment là un contre-exemple de ce que devrait être une démocratie européenne.

D’autant plus que les parlements nationaux ne sont jamais associés en amont. J’ai fait un rapport là-dessus avec Jean-Louis Bourlanges, président actuel de la commission des affaires étrangères. On voit arriver à l’Assemblée des projets de loi transposant les directives européennes, souvent dans un paquet avec plusieurs textes européens, et on fait voter leur insertion dans le droit national sans qu’il n’y ait véritablement un travail démocratique en amont.

Aussi, avons-nous proposé que, quand une directive arrive, elle fasse l’objet d’un travail partagé avec des parlementaires pour en faire le suivi jusqu’à sa transposition. Avec le processus actuel de transposition, il ne peut y avoir qu’un sentiment de dépossession, avec le constat qu’on nous impose quelque chose qui vient de l’extérieur et qui conduit à supprimer des mesures de notre droit national devenues incompatibles avec le droit de l’Union européenne.


— Donc, il faudrait une plus grande implication des parlements nationaux dans la proposition, pour avoir un fonctionnement un peu plus démocratique ?

A. C. : C’est évident. Vous savez, même les traités de libre-échange ne sont pas votés par les parlements. On nous impose un traité de libre-échange. On l’a vu avec le CETA, on l’a vu avec la Nouvelle-Zélande et tant d’autres. Les parlements ne sont pas consultés.


— Les gens le sentent. Est-ce que ça explique aussi les replis nationalistes ?

A. C. : Bien sûr, ils se sentent dépossédés. Donc, nous allons porter pendant la campagne des élections européennes une exigence du respect des parlements nationaux de chaque État dans l’élaboration de la législation et la réglementation européennes.

Mais il faut aussi parler de ce qui se passe en France. On peut voir par exemple d’un bon œil le fait qu’il y ait des conventions citoyennes, que ça suscite une sorte de bouillonnement démocratique. Dans la réalité, il s’agit d’un bouillonnement à petite échelle dans lequel le gouvernement pioche ensuite ce qui l’arrange. Donc, ce qu’il faudrait d’abord, c’est que la démocratie parlementaire puisse véritablement fonctionner.

Aujourd’hui, le problème de fond est que le législatif est complètement écrasé par le pouvoir exécutif.


— Vous êtes député depuis longtemps. Avez-vous vu un changement ces derniers temps dans l’ambiance au Parlement ?

A. C. : C’est vrai que ce que je vis aujourd’hui, à ma vingt-deuxième année de mandat, c’est un bouleversement. Le décrochage a eu lieu en 2017, avec une arrogance et la certitude qu’il fallait tout balayer, ainsi qu’une forme de mépris pour ceux qui ne partageaient pas les idées de ce « nouveau monde ». Ça s’est ressenti dans le travail législatif. Je vais citer un exemple : quand le gaulliste Patrick Ollier était président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée nationale, entre 2002 et 2010, il portait une culture parlementaire basée sur le respect de la parole de l’opposition.

Quand on discutait un texte de loi, l’opposant que j’étais n’avait pas peur de prendre le fusil-mitrailleur et d’arroser tout ce qu’il pouvait y avoir de réactionnaire dans le projet de loi qui nous était présenté. Mais dans le même temps, je travaillais sur le texte pour le faire évoluer. À ce titre, il y avait du côté de la majorité une attention et un retour. J’ai souvenir d’un Patrick Ollier qui, lassé que ça tiraille un peu trop, se déplaçait dans l’hémicycle, venait s’asseoir à côté des porte-parole des groupes, dont j’étais, sur les questions agricoles. Il me disait : « Écoute, André, ce serait bien qu’on arrête un peu cette guérilla ». Je lui répondais que mon groupe portait des amendements, que nous voulions participer à l’amélioration du texte, sans pour autant vendre notre âme pour un plat de lentilles, en nous engageant a priori à voter le texte. Il y avait une écoute. Je rentrais chez moi avec dans ma besace des amendements que j’étais parvenu à faire voter.

Depuis 2017, c’était quasiment mission impossible, même si les choses évoluent un peu maintenant avec l’absence de majorité absolue au sein de l’hémicycle.


— Elles évoluent, mais avec une utilisation massive du 49-3…

A. C. : Oui ! Aujourd’hui, l’exécutif utilise tout ce qu’il y a de plus réactionnaire dans les articles de la Constitution pour écraser l’opposition. Ça vient du fait qu’il n’y a pas de majorité. Mais dans la mesure où il n’y a pas de majorité – ça a été voulu par les électeurs –, on arrive à ce qu’il y a de plus scandaleux, de plus caricatural dans le fonctionnement antidémocratique. Si un amendement est voté à une immense majorité par l’Assemblée sur un projet de loi de finances, y compris par des députés de la majorité, il n’est que très exceptionnellement intégré dans la loi pour figurer dans le texte retenu par le gouvernement en actionnant le 49-3.


— Il n’y a pas de volonté de rassemblement et d’union ?

A. C. : Il y a uniquement la volonté de faire passer coûte que coûte les projets de loi gouvernementaux, comme on l’a vu de la pire des façons avec le texte sur l’immigration en cédant au Rassemblement national. La volonté de rassemblement se limite à obtenir au coup par coup une majorité de circonstances sur un texte pour éviter le 49-3, alors là, ils essaient de jongler avec tel ou tel groupe pour faire passer un texte.


— Sur la question de la sécurité. Parfois, la gauche donne le sentiment d’être un peu angélique, de ne pas savoir par quel bout la prendre. Est-ce qu’il n’y a pas un loupé de la gauche qui fait qu’elle n’est plus audible, à certains égards ?

A. C. : Par rapport à ces questions-là, honnêtement, chacun d’entre nous vit une forme de déchirement intérieur, avec la conscience qu’il y a des difficultés extrêmes et qu’on est resté l’arme aux pieds. On entend parler les gens autour de nous. Et ce sont des problèmes que la gauche de notre pays n’a jamais pris vraiment à bras-le-corps. Quand Fabien Roussel l’a fait, avec courage et clairvoyance, il a été soumis à des tirs d’artillerie terribles. On a dit qu’il abandonnait les fondamentaux, les valeurs humanistes de la gauche. Or, ce sont des questions qu’il faut qu’on se pose, tout simplement parce qu’elles sont posées par les populations, y compris d’ailleurs dans les territoires ruraux.

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