Une chute à domicile, un malaise, un appel au secours… Chaque jour, les sapeurs-pompiers interviennent auprès de personnes dont les difficultés dépassent parfois largement l’urgence médicale. Derrière une porte, ils découvrent aussi la solitude d’une personne âgée, la détresse d’un aidant épuisé ou les conditions de vie dégradées d’un habitant en perte d’autonomie. Des interventions qui placent les sapeurs-pompiers en première ligne pour repérer les fragilités sociales.
Ce constat est à l’origine d’une expérimentation menée dans le Pas-de-Calais. L’idée n’est pas venue d’une direction administrative, mais de deux agents de la Maison du Département Solidarités de l’Artois : Justine Pouilly, assistante socio-éducative, et Damien Rosiaux, ergothérapeute et sapeur-pompier volontaire au centre d’incendie et de secours de Béthune.
Tous deux avaient observé les mêmes situations : des personnes âgées ou handicapées multipliant les appels aux secours, parfois deux à trois fois par semaine, faute d’un accompagnement adapté à domicile. Des hospitalisations qui auraient parfois pu être évitées par l’installation d’une téléalarme, l’aménagement d’un logement ou l’ouverture de droits sociaux.
« En tant que SPV, lorsque j’intervenais chez des personnes, j’ai constaté des situations où il manquait une télé alarme, un besoin d’aménagement… J’en ai parlé à mes collègues de travail notamment à Justine et nous avons fait le même constat », raconte Damien Rosiaux sur le site du SDIS 62. L’enjeu est aussi d’agir avant que les difficultés ne conduisent à une nouvelle intervention des secours ou à une hospitalisation. « Le but aussi est de désengorger un peu les urgences, d’éviter les hospitalisations inutiles et de pouvoir faire les démarches sociales en ayant vu l’environnement de la personne », souligne Justine Pouilly sur le site du SDIS 62.
L’idée prend forme dès 2022-2023. Les deux agents imaginent un outil permettant aux pompiers d’alerter directement les services sociaux. Ils soumettent leur proposition à leur hiérarchie, puis au SDIS. Une première réunion est organisée en mai 2024. Plusieurs échanges permettent de préciser les modalités de coopération, notamment sur les questions de confidentialité et de secret professionnel.
Cette initiative débouche sur la signature d’une convention expérimentale de trois ans entre le Département du Pas-de-Calais et le Service départemental d’incendie et de secours (SDIS 62), le 18 juillet 2025. L’expérimentation débute au centre d’incendie et de secours de Béthune, en lien avec la Maison du Département Solidarités de l’Artois.
Un signalement pour éviter l’isolement
Le principe est simple : lors d’une intervention à domicile, les pompiers peuvent identifier une situation préoccupante qui ne relève pas directement de leur mission de secours. Pour transmettre ces informations, le Département a développé en interne un outil numérique sécurisé. Un formulaire permet aux équipes de signaler les situations de vulnérabilité observées sur le terrain.
Les critères sont très concrets : absence de contacts avec les proches, appels répétés aux secours, difficultés pour se déplacer, se laver, préparer ses repas ou prendre ses médicaments. Autant de signaux faibles qui peuvent révéler une situation de précarité ou de perte d’autonomie. Une fois le signalement transmis, un professionnel du Département intervient sous huit jours pour évaluer les besoins et envisager un accompagnement adapté.
L’enjeu est aussi d’agir avant que les difficultés ne conduisent à une nouvelle intervention des secours ou à une hospitalisation. Que les choses soient claires : l’objectif n’est pas de transformer les pompiers en travailleurs sociaux. Chacun conserve son métier et ses compétences. Mais l’information circule désormais entre des services publics qui peuvent agir de manière complémentaire.
Premiers résultants probants
L’intérêt de cette expérimentation tient autant à son organisation qu’à sa dimension numérique. Il ne s’agit pas de créer un nouveau service, mais de mieux utiliser les ressources déjà présentes sur le territoire. En l’occurrence, les pompiers découvrent des réalités parfois invisibles pour les institutions. Leur intervention peut ainsi devenir une occasion de repérage et de prévention.
Et les premiers résultats confirment l’intérêt de cette coopération, comme en témoigne Astrid Cottigny, directrice de la Maison du Département Solidarités de l’Artois : « Depuis 2024, nous avons enregistré 81 sollicitations pour 76 personnes concernées. Nos services en connaissaient 35 %, ce qui veut donc dire que les 2/3 n’étaient pas dans nos radars et n’avaient donc pas accès à leurs droits. »
Sur les 81 sollicitations, 27 dossiers sont toujours suivis et 54 ont été clôturés après le travail d’accompagnement des personnes en situation de vulnérabilité. Forte de ces premiers résultats, l’expérimentation pourrait être étendue à d’autres centres de secours du département. Avec, à la clé, de nouvelles situations à identifier selon les caractéristiques sociales des territoires.
Photo ©Augeraud/Leroy Service communication SDIS 62







