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Caëla Gillespie : « L’ultralibéralisme produit un nouvel homme, qui n’est plus un citoyen »

En quelques décennies, l’ultralibéralisme a fait de nous des êtres dépolitisés, consommateurs et individualistes. Professeure de philosophie, enseignante en classes préparatoires en Île-de-France, Caëla Gillespie analyse la manière dont cette idéologie redéfinit notre rapport au monde et aux autres. Elle vient de publier Manufacture de l’homme apolitique, aux éditions Le Bord de l’eau, qui sera complété par un autre essai traçant le chemin de l’action et du retour au politique.
La rédaction
Dominique SICOT
Publié le 20 novembre 2024

— Abstention, baisse drastique du nombre de militants, rejet des partis politiques… L’apolitisme semble triomphant dans les démocraties occidentales, particulièrement en France, vue comme le pays de la pensée et de l’action politique. Que s’est-il passé ?

Caëla Gillespie : Pour comprendre la dépolitisation, on peut remonter à des causes proches, comme la déstructuration du champ des partis traditionnels par Emmanuel Macron, ou déjà, avant lui, par Nicolas Sarkozy. Ou la grande déception du peuple de gauche, face au virage libéral pris par le parti socialiste entre 1981 et 1983, et son sentiment de déshérence.

Mais le phénomène de la dépolitisation est mondial, et non français. Il faut donc chercher une cause commune à toutes les démocraties marquées par le phénomène de lassitude démocratique et de désengagement. Mon hypothèse, c’est qu’il faut remonter à cinquante ans en arrière, à la grande vague d’ultralibéralisme.

« Sans conscience d’appartenir à un corps politique, ou à une classe sociale, il n’y a pas de lutte collective constituée, il ne peut y avoir que des colères réactives, sporadiques et éparses »

Je dis dans ce livre que l’ultralibéralisme est la cause du démantèlement des corps politiques – et corrélativement –, de la désaffiliation, de l’atomisation des individus. On n’a plus affaire à des peuples, mais à une myriade d’individus dispersés, aveugles les uns aux autres, qui ne se pensent pas comme appartenant à un corps politique.

Sans conscience d’appartenir à un corps politique, ou à une classe sociale, il n’y a pas de lutte collective constituée, il ne peut y avoir que des colères réactives, sporadiques et éparses. Et cela a lieu dans tous les états ultralibéraux. La France a opposé une certaine résistance à la culture libérale, elle est touchée plus tard, mais enfin, on est maintenant en plein dedans.

— Quels sont les rouages de cette « manufacture » de dépolitisation ?

C. G. : L’ultralibéralisme redéfinit totalement le rapport de l’homme au monde. On n’a pas affaire simplement à un « néolibéralisme » qui se définit lui-même comme une économie rationnellement mise en œuvre par une gestion apolitique, une gestion pure. Le néolibéralisme n’est pas neutre politiquement, car il s’accompagne d’une idéologie, produite pour rendre l’expansion de l’économie néolibérale possible, acceptable par les peuples.

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