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Dorian Bianco « L’État défend la compétition entre communes et intercommunalités au lieu d’offrir une assistance ingénieuriale »

Pour l’universitaire Dorian Bianco, l’État doit d’abord se donner les moyens de connaître et maîtriser son territoire.
La rédaction
La rédaction
Publié le 25 mai 2023
— La question de l’aménagement du territoire était prise très au sérieux dès la Libération. Selon vous, quand, et surtout pourquoi a-t-elle été abandonnée depuis ?

Dorian Bianco : Il existe une raison idéologique : les maux de la crise économique des années 1930, puis la guerre mondiale qui s’est ensuivie, étaient imputés à la Libération aux défaillances de la doctrine du laisser-faire économique. L’aménagement du territoire fut justement théorisé, à partir des avant-gardes planistes des années 1930, comme un contre-modèle visant une réorganisation de l’espace géographique grâce aux moyens d’une planification concertée par la puissance publique.

Ces idées furent discréditées à partir des années 1960 par une nouvelle offensive libérale confusément associée à un rejet, dans la droite conservatrice comme dans la gauche libertaire, de la politique de construction des grands ensembles (1953-1973), qui n’avait pourtant pas de rapport à l’aménagement du territoire : c’était une pure politique du logement qui échoua à envisager l’emplacement des habitations en relation avec les centres urbains et les pôles économiques. À l’inverse, la politique des villes nouvelles chercha à résorber ces déséquilibres, mais ce furent des succès en demi-teinte à cause de leur implantation trop proche des agglomérations existantes. Malgré d’indéniables réussites comme la Mission Racine pour la côte languedocienne, il faut souligner les échecs réels de la vision française par rapport au volontarisme britannique et à sa politique des « New Towns » de déconcentration de la région de Londres.

« Il est important de concerter les communes, sur un modèle coopératif entre les administrations et non pas compétitif »

La décentralisation des prérogatives d’aménagement au niveau municipal (1981) a contribué à son tour à faire disparaître le concept d’aménagement du territoire qui suppose, pour Jean-François Gravier — qui reprend sur ce point les idées du penseur américain Lewis Mumford —, de créer des espaces régionaux cohérents sur le plan de leur vocation culturelle et économique, ce qui nécessitait une articulation entre un plan national (ou une stratégie dans les termes contemporains), des plans régionaux et des plans locaux. La disparition de la DATAR en 2014, censée mettre en œuvre cette vision, et du plan devenu France Stratégie en 2013, ont contribué à l’abandon de l’aménagement du territoire qui, dans la tradition française, demeure fortement étatisé là où la construction européenne vise à l’inverse une régionalisation économique (au sein de la globalisation) sur une échelle plus vaste et transnationale, qui n’entretient que peu de rapport avec la vision originelle française.

Enfin, on peut identifier une dernière raison « éducative », avec la marginalisation au sein de l’enseignement universitaire de la géographie culturelle et économique (des idées de géographes comme Pierre George et Jean Labasse), au profit de la géographie radicale et de la géopolitique urbaine (dans un champ d’études largement hégémonisé par la gauche libertaire), le discrédit pour les idées planificatrices et le caractère d’utilité de la recherche appliquée vue comme de soi-disant offenses à la liberté et à la démocratie par les franges libérales et conservatrices du champ intellectuel. L’aménagement du territoire est une « culture » évanouie de notre paysage intellectuel et politique, aujourd’hui réduite à des enjeux de gouvernance territoriale, mais plus d’aménagement physique.

— On a le sentiment que les habitants des métropoles vivent dans un stress permanent, ceux de la France périphérique se sentent abandonnés, et les ruraux méprisés. Finalement, personne n’est très heureux dans la configuration actuelle. Quelles seraient les pistes pour un aménagement plus harmonieux du territoire français ?

D.B. : Il faut d’abord redonner à l’État les moyens de connaître et maîtriser son territoire : reconstituer une véritable recherche appliquée avec des sociologues, économistes, historiens, ingénieurs, architectes, géographes, etc., dans un Haut-commissariat au Plan qui vise à fournir une stratégie nationale fondée sur la doctrine de la démétropolisation, c’est-à-dire sur le rééquilibrage des activités, voire du peuplement dans le cas des logements vacants, entre villes et régions opulentes et zones en marge. Ensuite, il faut que les régions actuelles, qui devront nécessairement être redécoupées pour atteindre une taille optimale de 3 à 5 départements, changent entièrement leur SRADDET1, qui établirait un plan de rééquilibrage en termes de transport et d’implantation économique et industrielle. Enfin, il est important d’y concerter les communes, sur un modèle coopératif entre les administrations et non pas compétitif comme le promeut le néolibéralisme visant à introduire le fonctionnement du marché dans les institutions publiques.

Cependant, les communes, notamment les plus rurales, ne pourront pas disposer de toute la maîtrise d’ouvrage comme la loi de 1981 la permettait. Pour éviter des conflits latents avec ces élus locaux, il faut bien comprendre que l’enjeu n’est pas le retour de l’État (celui-ci effectue un retour quasi autoritaire depuis le premier quinquennat Macron), mais bien sa doctrine et son absence de vision aménagiste : l’État défend la compétition des communes et des intercommunalités entre elles pour obtenir des contrats de développement au lieu d’offrir une assistance ingénieuriale et un plan d’aménagement pour tout le territoire, sans discriminer les territoires entre eux. Ce changement de doctrine et de gouvernance par l’idée de la coopération publique est le seul moyen de résorber la fracture que vous pointez en affirmant que les ruraux se sentent méprisés.

« Aménager le territoire, c’est prendre conscience de l’espace français comme richesse et comme devoir » Edgard Pisani, ministre de l’Équipement et du Logement en 1966.

— Comment mettre en œuvre une autre politique de l’aménagement sans questionner le système économique mondialisé qui semble privilégier la concentration humaine et financière dans de grands pôles urbains ? La France pourrait-elle préserver son rang de puissance économique mondiale en empruntant une autre voie ?

D.B. : Personnellement, je ne pense pas qu’il soit possible de reconstituer un modèle d’aménagement du territoire fondé sur l’équilibre territorial et la démétropolisation sans remettre en cause le système économique mondialisé. La mondialisation néolibérale initiée à la fin du XXe siècle repose sur la métropolisation, c’est-à-dire la concentration des flux démographiques et économiques dans de grands pôles urbains et parfois leur région attenante, dans la mesure où l’internationalisation des chaînes de valeur a tertiarisé nos économies. La croissance est pensée comme devant être dirigée par ces pôles métropolitains.

C’est désormais une dynamique bien identifiée, selon laquelle les régions plus pauvres en France et dans les autres pays européens sont en partie d’anciennes zones marquées par la désindustrialisation, là où la tertiarisation n’a pas permis de convertir en masse les emplois du secteur secondaire aux métiers de service. Cette conversion « pleine et parfaite » n’a jamais eu lieu et n’aura jamais lieu, laissant place à du chômage structurel ou plutôt à un effacement des populations des statistiques du chômage à cause de la déchéance des droits sociaux. Je partage l’ambition néogaulliste de redonner à la France son rang, mais ne faut-il pas plutôt s’interroger sur la pertinence, en 2023, de la globalisation économique comme condition sine qua non pour recouvrer notre rayonnement économique ? Nous voyons que les États-Unis, de la présidence de Trump à l’Inflation Reduction Act, veulent s’émanciper de cette phase-là plus récente de la globalisation.

Peut-être que d’ici 10 ou 20 ans, le monde aura achevé un tournant « néomercantiliste » dans lequel il sera nécessaire de reconstituer la richesse des nations pour parvenir au rayonnement économique. L’Union européenne et Macron sont en retard sur cette nouvelle évolution en provenance du monde anglo-saxon et, de toute façon, aucune solution ne pourra venir de l’espace européen, dans la mesure où les divergences économiques et culturelles y sont trop fortes. Par conséquent, la France a tout intérêt à se réindustrialiser sur le plan national, en pratiquant par exemple un modèle d’aménagement du territoire fondé sur la création de zones économiques spéciales de niveau régional ou local, exemptées des règles européennes, comme en Lorraine et dans l’ancienne Picardie, pour y favoriser la réimplantation d’unités industrielles dont le volume équivaudrait à la main-d’œuvre disponible localement, assortie d’une planification éducative pour adapter les savoir-faire à des industries lourdes décarbonées. Ce n’est qu’une idée !

1. Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires

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