ENTRETIEN

Christophe Guilluy «L’endroit où l'on a plus vomi sur les classes populaires, c'est l'Occident, et c'est cette civilisation qui est en crise...»

La rédaction
La rédaction
Publié le 3 janvier 2023

Entretien réalisé par Frédéric DURAND

— Nous assistons à des bouleversements fondamentaux en France en matière d’aménagement du territoire. À quelle logique politique correspondent-ils, selon vous ?

Christophe Guilluy : La technostructure française a choisi la métropolisation comme un prolongement naturel du marché néolibéral mondialisé qui, mécaniquement, favorise les grandes villes. En France, on a donc abandonné l’aménagement du territoire, persuadé que ce n’était pas bien grave puisqu’il y aurait un « ruissellement des richesses ». C’est un peu la version territoriale de la théorie du « premier de cordée » chère à Macron. Et cette petite musique, tous les élus locaux l’ont intégrée selon un procédé très pervers qui s’est mis en place sur le long terme avec une logique de guichet pour les collectivités locales que l’on pourrait résumer ainsi : « OK, je n’ai plus rien sur ma commune, on ne peut plus faire grand-chose, c’est la désindustrialisation, c’est le mouvement de l’histoire, etc., mais je vais m’en sortir parce que j’ai un réseau institutionnel qui va me permettre de toucher 10, 20, 30 ou 50 000 euros de subvention pour tel ou tel projet… » Mais quand on regarde froidement les choses, on constate que l’on a ainsi installé, sans le dire, un modèle territorial fondamentalement inégalitaire au cœur même du modèle égalitaire français. Tout cela s’est fait à bas bruit, pour aboutir à une hyper concentration des richesses, des emplois et des services dans les mêmes lieux.

— Vous introduisez l’idée qu’il faut faire des distinctions au sein de l’urbain : il y a les grandes métropoles et nombre de villes moyennes…

C.G. : Oui, parce que l’on nous dit : « Les Français vivent de plus en plus en ville, il y a 80 % d’urbains, etc. », mais personne ne fait la différence entre le fait de vivre dans une ville moyenne comme Charleville-Mézières et une métropole comme Toulouse, par exemple. C’est très différent. On nous a fait croire que la métropole allait embarquer tout le monde. Or, quand on regarde sur le long terme, on constate qu’en 1968, les quinze premières grandes métropoles abritaient 40 % de la population, c’est-à-dire la même proportion qu’aujourd’hui ! Le choc culturel s’est produit lorsque la technostructure a décrété, à tort, qu’il n’y aurait bientôt plus personne dans la France périphérique. Selon cette logique, il est devenu rationnel de fermer les maternités, les services publics, etc., puisque de toute façon, nous allions tous finir dans des métropoles. Mais en réalité, on a moins assisté à une augmentation de la population des métropoles — puisque la croissance s’est produite partout —, qu’à un tri social. Pour la première fois dans l’Histoire, les classes populaires ne vivent plus là où se crée la richesse. Ce phénomène historique de déconnexion entre le travail et les classes populaires est, selon moi, essentiel pour comprendre la France d’aujourd’hui, même si le
phénomène a été invisibilisé par de la redistribution et par une guerre des représentations.
 

— En revanche, on a pu constater que les classes populaires ont été écartées dans beaucoup de métropoles…

 

C.G. : Oui, hier l’ouvrier pouvait vivre à Paris, à Lyon, à Toulouse. Il pouvait être propriétaire de son logement ou a minima locataire dans le parc privé. Après le virage libéral des années 1980, tout change, la thématique de la mixité sociale, et
singulièrement du logement social, devient de plus en plus importante. Elle permet au pouvoir d’afficher une dimension sociale à un moment où on laisse filer les logiques du marché, notamment immobilier, et le rouleau compresseur de la gentrification.

« Si vous n’êtes plus maître d’habiter là où vous voulez — et pire, si vous êtes chassé de l’endroit même où vous êtes né —, alors oui, il y a un problème ! »

— Vous voulez parler de déclassement social ?

 

C.G. : Je n’utilise pas ces termes de mixité, d’ascenseur et de descenseur qui laissent supposer qu’il faut nécessairement s’extraire de son milieu. Hier, dans les communes ouvrières, ces questions ne se posaient pas. Pourquoi ? Parce qu’on était intégré économiquement, donc politiquement, donc culturellement. Si vous n’êtes plus maître d’habiter là où vous voulez — et pire, si vous êtes chassé de l’endroit même où vous êtes né —, alors oui, il y a un problème ! En région parisienne, le parc social privé accueillait autrefois une majorité de classes populaires, comme partout dans les grandes villes. Ce parc a quasiment disparu, il n’existe plus dans les grandes métropoles. Même avec 20 ou 30 % de logements sociaux, on voit bien que le cœur de la création de richesse est destiné aux catégories supérieures qui y vivent. C’est la première fois que le système économique ne bénéficie qu’à une fraction, mais une fraction qui ne se résume pas aux ultra-riches, ou aux 1 % de la population comme on l’entend souvent.

— Voulez-vous dire que vous contestez cette théorie du 1 % ?

 

C.G. : Je ne conteste évidemment pas le fait qu’il y a un 1 %, un 0,1 % ou des milliardaires. Je me pose la question de ce qui rend possible ce 1 %. C’est pourquoi je préfère parler des 20 % ou 25 % de la population qui tirent bénéfice du système actuel. Ce n’est pas un hasard si la même bourgeoisie progressiste ne cesse de dénoncer Bill Gates, le 1 %, ou le 0,1 %, etc. Depuis très longtemps, ça me fascine de voir des bourgeois dénoncer la richesse des riches. Évidemment, si c’est le 1 % qui est coupable, alors ça veut dire qu’il y a deux classes : celle du 1 % et celle du 99 %. Si on nous demande : « Êtes-vous pour le fait que les 1 % les plus riches détiennent 40 % du patrimoine dans le monde ? », on va tous dire non, et je crois que c’est que dit Bill Gates lui-même. À bien des égards, d’ailleurs, la rhétorique de la gauche est devenue une rhétorique des marges, n’évoquant que les plus pauvres ou les plus riches, et ça commence au moment même où elle entreprend le virage libéral et la métropolisation dans les années 1980/1990. Dès ce moment, le capitalisme a compris qu’il ne fallait plus trop miser sur la bourgeoisie traditionnelle, ringarde, voire fascisante, mais plutôt sur une gauche bourgeoise et progressiste. Pour moi, le symbole le plus explicite de ce basculement, c’est lorsqu’elle gagne Paris. Toute la gauche applaudit sans comprendre que c’est le premier clou planté sur son cercueil. Paris est le cimetière de la gauche, et après elle, il y a eu Lyon, etc. Elles sont toutes tombées. Au moment où ces villes se gentrifient, la gauche émerge. La gauche sans le peuple gagne les grandes villes les plus riches.

— À l’aune d’un tel constat, que faut-il changer, notamment en matière d’aménagement ? Comment les Français pourraient-ils occuper le territoire de manière moins inégalitaire ?

 

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Les Dépossédés,
Christophe Guilluy,
Flammarion, 19 octobre 2022,
204 p., 19,00 €.

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