C’est le constat qui s’est imposé le 17 septembre 2026 au Sénat lors du colloque coorganisé par L’Inspiration politique et l’Institut Terram autour d’une question appelée à devenir centrale dans le débat politique des prochains mois : « Décentralisation : en finir avec le pouvoir d’empêcher ». Normes, financements contraints, compétences enchevêtrées, multiplication des agences et des acteurs… Plus de 40 ans après sa mise en œuvre, la décentralisation ne garantit plus l’efficacité de l’action publique. Ce blocage nourrit le sentiment d’impuissance des élus et la défiance des citoyens.
Animé par Frédéric Durand, directeur de L’Inspiration politique, et Victor Delage, directeur général de l’Institut Terram, le colloque s’appuyait sur deux études inédites publiées par Terram, confrontant les principes de la décentralisation à la réalité vécue dans les territoires.
Subsidiarité
Benjamin Morel, maître de conférences à l’Université Paris-Panthéon-Assas et auteur de Décentraliser : subsidiarité contre vétocratie, a placé au cœur du débat le concept de « vétocratie », forgé par Francis Fukuyama : État et collectivités se sont mutuellement affaiblis dans un système où les différents niveaux de décision peuvent davantage s’empêcher d’agir que résoudre les problèmes. D’où sa proposition de revenir au principe de subsidiarité et à la clause de compétence générale : permettre à l’échelon le plus pertinent d’agir.
Fragmentation
Kevin Nouar, administrateur territorial et auteur de Le pouvoir d’agir des territoires : mythe ou réalité ?, a invité à dépasser le seul constat du « trop-plein normatif ». Celui-ci, comme l’asphyxie financière, serait d’abord le symptôme d’un mal plus profond : la fragmentation des compétences et la multiplication des acteurs. Quand les projets prioritaires nécessitent systématiquement des dérogations ou un pilote unique pour aboutir, c’est le fonctionnement ordinaire de l’action publique qu’il faut interroger.
Défiance
Frédéric Dabi, directeur général du Groupe Ifop, a replacé cette question dans le contexte d’une défiance politique particulièrement élevée. Derrière cette défiance, une perception pèse lourd : celle de l’inaction et de la déconnexion du pouvoir national, qui fragilise également le pouvoir local, comme le montre le taux d’abstention record relevé lors des élections municipales de mars 2026. La capacité à produire des résultats concrets devient ainsi un enjeu démocratique.
Mobiliser les habitants
Fanny Lacroix, maire de Châtel-en-Trièves et vice-présidente de l’Association des maires ruraux de France, a décrit le quotidien d’un maire d’une commune de 491 habitants sur un territoire de 4 000 hectares. La technicisation croissante du mandat risque, selon elle, d’enfermer les élus dans un « couloir de gestion administrative et technique », au détriment de leur rôle politique et de la mobilisation des ressources des habitants.
Territorialiser l’épargne
Jean-Christophe Fromantin, maire de Neuilly-sur-Seine et vice-président du Conseil départemental des Hauts-de-Seine, a défendu l’équité territoriale face aux phénomènes de concentration. Il a notamment proposé de mieux territorialiser l’épargne afin qu’elle puisse se transformer en capital au service du développement, des talents et de l’innovation dans les territoires.
Ces échanges ont aussi permis de déconstruire quelques fausses évidences. Le problème français ne se résume pas au fameux « millefeuille territorial ». Il tient davantage à l’enchevêtrement des responsabilités, des financements et des pouvoirs de décision. Le fédéralisme ou la différenciation ne constituent pas davantage, à eux seuls, des solutions simples.
Une conviction ressort de la discussion : retrouver le pouvoir d’agir suppose moins d’ajouter une nouvelle réforme que de réinterroger en profondeur la manière dont l’État et les collectivités exercent leurs responsabilités.
Les deux études de l’Institut Terram :
• Benjamin Morel, Décentraliser : subsidiarité contre vétocratie : https://institut-terram.org/publications/decentraliser-subsidiarite-contre-vetocratie/
• Kevin Nouar, Le pouvoir d’agir des territoires : mythe ou réalité ? : https://institut-terram.org/publications/le-pouvoir-dagir-des-territoires-mythe-ou-realite/











