En 2003, lors de l’épisode caniculaire historique, nous avons découvert que l’on pouvait mourir de chaleur. Des milliers de personnes âgées, isolées, fragiles, succombaient dans l’indifférence générale. La canicule révélait alors les failles de notre système de soins et de notre organisation sociale. Nous avons appris, tant bien que mal, à mieux protéger les corps : plans d’alerte, veille sanitaire, prévention, adaptation des établissements de santé.
Mais la canicule de 2026, c’est autre chose. Ce ne sont plus seulement les individus qui sont menacés, mais les territoires eux-mêmes : la chaleur extrême est désormais inséparable des mégafeux, de la destruction de paysages entiers, de l’effondrement des milieux, de l’évacuation de communes entières. La crise sanitaire s’est mue en une crise de l’habitabilité.
Ce basculement oblige à revoir en profondeur notre rapport aux milieux que nous avons façonnés. Les incendies qui frappent aujourd’hui le massif des Landes de Gascogne ne sont pas seulement des accidents climatiques. Ils interrogent un modèle historique. Cette immense forêt, la plus vaste forêt plantée d’Europe, est une œuvre humaine autant qu’un paysage naturel. Elle est le produit d’une histoire économique, d’un choix d’aménagement, d’une manière de concevoir le territoire. Ce qui brûle aujourd’hui n’est donc pas seulement une forêt, mais une manière d’habiter le territoire qui n’est plus possible.
Ce qui brûle aujourd’hui n’est donc pas seulement une forêt, mais une manière d’habiter le territoire qui n’est plus possible.
Parce qu’elle a été construite, cette forêt peut être repensée. Les mégafeux nous rappellent que la question n’est plus seulement celle de la reconstruction après l’incendie, mais celle de la refondation : quelles essences sont à privilégier pour résister au réchauffement climatique, quelles interfaces entre les espaces habités et les espaces forestiers faut-il préserver, quelles continuités écologiques renforcer ?
C’est pourquoi ce qui se joue aujourd’hui à Saint-Médard-en-Jalles [Gironde] possède une valeur exemplaire. Cette ville-forêt, qui appelle depuis longtemps à penser autrement les relations entre développement urbain, forêt et préservation des milieux, se retrouve à son tour confrontée à l’épreuve de l’évacuation.
Là même où la chaire de philosophie à l’hôpital conduit, depuis plusieurs années, sous l’égide de la mairie, un programme de recherche-action consacré aux vulnérabilités territoriales, au soin et à la résilience des collectivités, nous voilà rattrapés par des scénarios que nous croyions exclusivement prospectifs. Le désarroi est grand, mais la volonté d’inventer de nouveaux modèles communautaires prévaut.
Dès 2024, la ville a investi dans un centre communautaire de santé, est devenue capitale française de la biodiversité, autrement dit a articulé sa politique de préemption des espaces naturels sensibles avec sa politique de prévention des risques, a compris que la biodiversité était une véritable infrastructure de santé, a fait de la participation citoyenne une composante essentielle de la sécurité collective, a créé une régie publique de l’eau, des réfectoires climatisés dans les établissements scolaires, des végétalisations des cours…
Tous les quatre ans, en moyenne, il se joue désormais, à Saint-Médard-en-Jalles comme dans d’autres villes françaises, des « catastrophes » qui obligent à des situations d’urgence et des évacuations des populations.
Deux choses vont se révéler désormais essentielles : l’une concerne le court terme. Chacun comprend désormais qu’il va falloir apprendre à vivre avec la banalisation des modes dits « dégradés », qui peuvent être d’autant plus mortels que nous manquons d’entraînement, de compétence, de discipline. La population qui croyait son territoire stable le découvre potentiellement inhabitable. L’expérience du déracinement climatique, longtemps perçue comme lointaine, entre désormais dans le quotidien de nos communes.
Il ne s’agit nullement de nous résigner ici à la catastrophe, mais d’apprendre à préserver ce qui fait société lorsque les conditions ordinaires disparaissent. Apprendre à maintenir les soins lorsque les infrastructures sont menacées. Apprendre à organiser les solidarités pendant les évacuations. Apprendre à protéger les plus vulnérables lorsque les réseaux vacillent. Apprendre, surtout, à faire de la préparation un acte démocratique plutôt qu’une simple réponse technique.
Le second enjeu est bien sûr plus structurel puisqu’il nous oblige à réinventer l’habitabilité future. La forêt ne peut plus être pensée indépendamment de la ville, la santé indépendamment de l’environnement, la sécurité civile indépendamment du soin, l’écologie indépendamment de la démocratie. Nous devons apprendre à concevoir des territoires capables non seulement de résister aux chocs, mais aussi de retrouver rapidement leurs capacités d’action après eux.
C’est là que se joue la véritable résilience : non dans le retour à la situation antérieure, mais dans la faculté de transformer nos vulnérabilités en nouvelles capacités collectives. La canicule de 2003 nous a appris à sauver des vies face à la chaleur. Celle de 2026 nous enseigne une leçon plus exigeante encore : sauver les conditions d’une vie commune sur des territoires dont nous savons désormais qu’ils peuvent, eux aussi, devenir vulnérables.
Cynthia Fleury est philosophe
Stéphane Delpeyrat-Vincent est maire de Saint-Médard-en-Jalles (Gironde) depuis 2020.







