Pendant longtemps, la culture est restée un horizon lointain pour nombre d’enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance. Comment donner le goût de l’art, de la musique ou du patrimoine à des jeunes dont l’histoire est souvent marquée par les ruptures, les violences ou la précarité ? C’est à cette question que le Département des Hauts-de-Seine a choisi de répondre en développant, au sein de ses établissements de protection de l’enfance, un ambitieux programme d’éducation culturelle.
À la Cité de l’enfance du Plessis-Robinson, établissement social et médico-social spécialisé dans l’accueil d’urgence, cette démarche s’est progressivement installée dans le quotidien des enfants. Au printemps 2023, une première exposition, consacrée aux « photos de camouflage dans l’art contemporain », est présentée dans une salle de réunion de l’établissement, transformée pour l’occasion en espace d’exposition. Une première rencontre avec l’art qui en appelle rapidement d’autres.
Expositions, patrimoine, musique : la culture s’installe dans le quotidien
Quelques mois plus tard, le projet « Sur les chemins de la mémoire » invite les jeunes à découvrir le patrimoine historique et culturel des Hauts-de-Seine. En juin 2024, ils deviennent à leur tour créateurs : lors d’un vernissage organisé au sein de la Cité de l’enfance, ils présentent au public les masques réalisés au fil d’ateliers artistiques.
L’été suivant, les grilles de l’établissement accueillent une exposition en plein air consacrée à « La lutte des femmes pour l’accès au sport et à l’olympisme », offrant aux passants comme aux enfants un espace de réflexion sur l’égalité et l’émancipation. Depuis août 2024, le projet « La Caravane » permet également à des musiciens professionnels de venir régulièrement à la rencontre des jeunes afin de leur faire découvrir une pratique musicale exigeante et accessible.
En novembre 2024, une nouvelle exposition, « L’héritage en couleur : les grandes femmes de la République », met à l’honneur les parcours de Marie Curie, Simone Veil et Eugénie Éboué-Tell. À travers des ateliers de graffiti, les enfants, accompagnés de leurs éducateurs, réalisent les portraits de ces grandes figures de la science, des droits des femmes et de la justice sociale. Le vernissage est ponctué d’un spectacle de hip-hop interprété par les jeunes eux-mêmes, signe de leur implication dans le projet.
D’autres initiatives prolongent cette dynamique, comme le travail de mémoire consacré aux tirailleurs sénégalais durant les deux guerres mondiales, qui a donné naissance à l’exposition « Ruban bleuet ».
Une ouverture culturelle pour la majorité des 180 enfants accueillis
Au total, la grande majorité des 180 enfants accueillis à la Cité de l’enfance ont bénéficié d’un parcours d’ouverture à la culture, à l’art, à la danse, au sport ou encore à l’éveil musical. Au-delà des apprentissages, ces projets produisent des effets profonds.
En exposant leurs créations, les enfants découvrent la fierté de montrer leur travail, de susciter la curiosité et parfois l’admiration d’un public extérieur. Ils font l’expérience, parfois pour la première fois, de la reconnaissance, de la confiance en leurs capacités et du plaisir d’aller au bout d’un projet collectif. Pour ces jeunes fragilisés par leur parcours de vie, la culture devient bien davantage qu’un simple loisir : un levier de reconstruction, d’estime de soi, d’émancipation et de confiance en l’avenir.
« Des meurtrissures à l’élan de vie »
« Je suis Napoléon. » La phrase surgit à la dernière ligne d’un texte rédigé par un garçon de sept ans. Quelques jours plus tôt, avec ses éducateurs, il avait découvert les Invalides puis le Louvre. En apprenant le cambriolage du musée, il s’était imaginé investi d’une mission : retrouver les bijoux disparus. L’anecdote raconte le pouvoir de l’imaginaire retrouvé, la curiosité qui renaît.
C’est précisément cette conviction qui anime Thierry Meunier, directeur de la Cité de l’enfance. Pour lui, la culture n’est pas un simple loisir ; elle constitue un véritable outil de réparation. « Ces enfants, si éloignés de la culture, et donc souvent du savoir, possèdent des capacités insoupçonnées, explique-t-il. Ils ont aussi une force de résilience extraordinaire. Quand ils arrivent chez nous, ils sont dans le vide, dans le rien. Il faut mesurer le traumatisme qu’ils viennent de vivre. Notre premier travail consiste à les capter, à éveiller leur curiosité, à leur redonner confiance. »
Chaque mercredi soir, Thierry Meunier retrouve les jeunes autour d’un rendez-vous devenu emblématique : les cours de violoncelle. Au lancement du projet, les réactions furent parfois incrédules. « Des enfants de l’aide sociale à l’enfance avec un violoncelle… Beaucoup trouvaient que cela ne rentrait pas dans les cases. » Les préjugés ont depuis laissé place à l’évidence. Les enfants apprennent, progressent, s’approprient leur instrument et gagnent en confiance.
Le directeur résume cette métamorphose d’une formule : « On les voit passer des meurtrissures à l’élan de vie. » Derrière les notes de musique, les visites de musées ou les ateliers d’écriture, c’est bien une autre partition qui se joue : celle d’enfants qui réapprennent à se projeter dans l’avenir.
Un projet appelé à se poursuivre
Le projet, identifié par l’Observatoire Territoria poursuit aujourd’hui son développement. Dès l’an prochain, une pianiste de renom en deviendra la marraine, apportant un nouvel élan à cette aventure humaine qui démontre, jour après jour, que l’accès à la culture peut changer des trajectoires de vie.









