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« Faisons confiance à la nuit » Luc Gwiazdzinski

La rédaction
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Publié le 18 mai 2021

Pourquoi les politiques publiques, longtemps limitées à la gestion géographique des territoires, doivent-elles aujourd’hui prendre en compte les nécessités du temps et des rythmes de vie des citoyens ?

Luc Gwiazdzinski : Les temps changent et nous devons changer de regard en intégrant le temps et les temporalités comme la nuit, mais aussi le dimanche, les saisons, dans nos réflexions et adopter une approche chronotopique et rythmique pour lire et écrire les mondes en mutation.

L’éclatement de nos espaces de vie entre les quartiers éloignés de métropoles de plus en plus larges, l’affaiblissement des grands temps sociaux qui rythmaient nos vies, l’étalement et la continuité des activités sur le week-end, en soirée et les désynchronisations liées, ont transformé la vie de nombre de personnes en une course permanente pour tenter de concilier vie professionnelle et vie familiale et personnelle.

Nous habitons dans les mêmes appartements, nous travaillons dans les mêmes organisations, vivons dans les mêmes villes, mais nous nous voyons de moins en moins, faute d’avoir les mêmes horaires. Le temps passé dans les transports, les arrangements permanents pour tenter de tout concilier, l’urgence, l’accélération entraînent fatigue, stress, saturation, dépression et burn-out, avec des inégalités entre individus, organisations et territoires.

La sensation de manquer de temps est devenu une question importante et nombre de personnes cherchent à ralentir ou lâcher prise, cherchent d’autres voies. Les pouvoirs publics ne peuvent plus ignorer ces évolutions dont les conséquences sur la société et les individus sont documentées par la médecine et les SHS [NDLR sciences humaines et sociales].

Comment vivre ensemble dans une société éclatée ? Comment faire société dans des villes en continu ? En l’absence de débat public et de régulation, ce sont les plus faibles qui subissent les pressions, obligés de s’adapter. Les autres peuvent toujours s’acheter des services temporels.

La vulnérabilité temporelle n’est pas un simple mot. Les politiques publiques doivent s’en emparer. Il faut imaginer une politique et un urbanisme des nuits qui s’intègrent dans une politique des rythmes.

Comment la nuit urbaine, un espace-temps de plus en plus court, s’est-elle imposée à l’agenda politique ?

L.G. : La nuit a longtemps été une dimension oubliée de la ville comme si nos cités ne fonctionnaient que 16 heures sur 24. On cherchait simplement à la contrôler, craignant qu’elle nous échappe. La colonisation de la nuit par les activités du jour s’est accélérée depuis une trentaine d’années. Le couvre-feu médiatique a vécu, la lumière s’est emparée des villes dans une logique d’embellissement. La demande de services s’est accentuée et de nouvelles activités se sont déployées.
Conséquences : les conflits entre la ville qui dort et la ville qui s’amuse se sont multipliés. Face à ces évolutions, confrontées au temps en continu de l’économie et des réseaux et aux besoins des citoyens, les pouvoirs publics ont dû s’intéresser à la nuit. Surveillance, mise en lumière, décalage des horaires de services de soirée (transports, gymnases, parcs…), organisation d’événements nocturnes (Nuit blanche, fêtes des lumières…), mais aussi expérimentations de nouveaux services et outils de médiation (correspondants de nuit, chartes nocturnes, chuchoteurs, etc.), les autorités ont cherché à s’adapter en dépassant une approche jusque-là plutôt sécuritaire ou de gestion des urgences.

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