«Et si les villes s’inspiraient des villages ?» Fanny Lacroix

MAIRE RURALE ET URBANISTE 

Fanny Lacroix a fait une rencontre qui a changé sa vie : celle d’un village, Châtel-en-Trièves, bourgade de 470 âmes nichée dans l’Isère dont elle a d’abord été la secrétaire de mairie, avant d’en devenir la maire en 2020. Diplômée de l’Institut d’urbanisme de Paris, passionnée par la démocratie locale et la participation citoyenne, elle nous livre son expérience, convaincue que sa démarche dans la ruralité est transposable à l’urbain et que l’on peut « faire village en ville ».

Propos recueillis par Frédéric DURAND

— Qu’est-ce qui différencie en premier lieu le village que vous dirigez d’une grande ville ? 
Fanny Lacroix : C’est évidemment la proximité du citoyen avec l’institution, et ça change tout. C’est une chance formidable. J’ai découvert en venant dans le milieu rural que personne n’est anonyme, personne n’est invisible comme c’est parfois le cas dans d’autres territoires. Je me dis que la ruralité est l’endroit d’éducation populaire à la citoyenneté par excellence : il existe un enjeu démocratique tellement fort ! Ici, nous pouvons faire redécouvrir la politique aux habitants. Depuis que je suis maire, j’ai mis en place une politique inclusive pour que chaque individu devienne pleinement citoyen et ait sa place dans notre village.

— Comment vous y prenez-vous ? 
F.L. : Nous créons les moyens d’engagement citoyens à tous les niveaux, et pas seulement au niveau intellectuel. Si l’on s’en tient uniquement aux discussions et aux réunions publiques, on sait que seuls 5 % de la population y assistera. Il faut accepter de se mettre à la portée des habitants, dans leur quotidien et dans leur savoir-faire.
L’engagement, cela peut être par exemple pour certains de prendre une tronçonneuse pour entretenir des sentiers, de planter des courges dans le jardin partagé, de fabriquer l’étagère du café-épicerie ou d’aller servir la bière derrière le comptoir pendant que d’autres co-construiront l’action publique. Chacun doit trouver sa place pour « faire Cité » et sortir de chez lui afin de rencontrer l’autre. Comme maire et du fait de cette proximité, je sais exactement qui est où, qui est qui, qui a besoin de quoi, et je fais en sorte qu’il y ait des dispositifs pour tous les types d’habitants. J’ai cette «exhaustivité» dans la vision de mon territoire.
Lorsque je vivais à Paris ou à Lyon, j’avais parfois l’impression, pour reprendre les mots de Raphaël Glucksmann, d’être « un enfant du vide ». En ruralité c’est tout le contraire, nous avons le sentiment que notre action change le monde. J’ai constaté que le fait de regagner cette capacité d’agir allume une flamme à l’intérieur des individus et leur redonne le goût de s’investir parce qu’ils se sentent vraiment utiles. Je suis très fortement engagée au sein de l’Association des maires ruraux de France, présidée par Michel Fournier, maire des Voivres dans les Vosges, qui porte cette vision très positive de la ruralité, entendue comme des territoires « ressources » capables de porter des transitions importantes.

— On le comprend à l’échelle d’un village, mais comment faire dans les grandes villes où le sentiment d’anonymat est très fort, justement ?
F.L. : L’idée pour moi n’est pas de dire « il y a la ruralité d’un côté et les villes de l’autre, et ça ne se discute pas ! » Pas du tout. Nous sommes tous d’un village, nous nous sentons tous appartenir à un territoire, un terroir, et cela peut aussi être porteur en ville dans la capacité à prendre les choses en main.
Je vous donne l’exemple des colonies de vacances. J’ai deux colonies de vacances désaffectées dans mon village, je trouve cela dommage de les avoir laissé tomber, alors qu’il faudrait envoyer les enfants des villes à la campagne pour apprendre cet art de vivre que nous connaissons ici. Cet art de vivre dans le milieu rural est extraordinaire, il répare les êtres. Je trouve particulièrement intéressante l’éducation populaire, mais aussi l’idée de « faire village en ville ».

— Faire village en ville ? 
F.L. : Oui, disons d’abord que je rejoins le sociologue Jean Viard qui pense que sur de trop grosses entités, il conviendrait peut-être de redécouper le territoire. A contrario, si des communes sont trop petites, il faut regrouper — je ne suis pas contre, c’est le cas de notre commune nouvelle et c’est ce qui nous a permis de nous sentir plus forts.
Donc le premier travail serait de rassembler certaines communes trop petites et redécouper celles qui sont trop vastes ou trop peuplées. Ensuite, pour que soit accessible et transposable dans les grandes villes le sentiment de citoyenneté, il faut travailler par quartiers.

— Pourriez-vous en dire plus sur cette notion de village en ville ?
   
F.L. : « Faire village en ville », c’est l’incitation permanente à de l’implication citoyenne et tout ce qui génère de la proximité par tout ce qui peut faire émerger du lien social, de l’envie de partage, de lieux de partage : mairies, écoles publiques à classe unique avec multiples niveaux et non à classes par niveaux traditionnels pour placer les élèves en position active dans les dispositifs d’apprentissage, par des systèmes de tutorat. On construit le citoyen acteur de demain !
Chaque morceau d’espace public doit devenir un territoire du possible, un espace de respiration démocratique, un lieu de créativité, pour chaque citoyen qui pourra, s’il le souhaite, y porter sa marque. Faire sauter l’asphalte déshumanisé pour construire avec les habitants des cafés, des jardins, des aires de jeux et des zones buissonnières de petites tailles sécurisées où les enfants réinventent le monde par l’imaginaire, sous l’œil bienveillant des adultes. Il faut tout un village pour élever un enfant.
Réimplanter de l’artisanat local, de l’administration, des lieux de culture décentralisés à taille « village », regardant vers le citoyen et pas seulement vers le visiteur de circonstance. « Nous devons reprendre le goût de l’aménagement du territoire pour recréer un lien charnel, sensible entre les citoyens et la Cité. L’idée est de mailler le territoire urbain à échelle humaine, pour retrouver partout des services minimums de proximité et des lieux de vie sociale.
Nous devons reprendre le goût de l’aménagement du territoire dans une fonctionnalité première de recréer un lien charnel, sensible entre les citoyens et la Cité.
De même que les habitants de nos villages vivent un ancrage fort avec la place du village, le clocher et les montagnes qui les entourent, les citoyens des villes doivent retrouver un ancrage au territoire de vie, car c’est la base de l’engagement.

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DES COMMUNES & DES CITOYENS…

#ENGAGEZVOUS
Yvan Lubraneski, Fanny Lacroix, Daniel Cueff, Jérôme Perdrix et Alain Lamour
Éditions Bookelis, 96 p., 10 €.
— Dans les récits qui vous sont proposés ici, aux Molières, à Châtel-en-Trièves, à Langouët, à Ayen, à Longpont-sur-Orge, de nouvelles pratiques politiques voient le jour et s’inventent à tâtons, mais il se construit sûrement un nouveau monde, s’appuyant sur les réalités quotidiennes et proches,
tout en restant connecté aux enjeux planétaires qui interrogent notre avenir commun. Il réhabilite le citoyen dans la Cité. Ce qui est donc nouveau, c’est la capacité de faire correspondre notre besoin de repères et de perspectives de progrès avec la communauté humaine capable de s’organiser pour les mettre en œuvre. « Faire société » est une alchimie qui peut être la vôtre, nécessitant travail, mais seule à vous garantir, en touchant de vos propres mains les réussites et les progrès réalisés, de purs bonheurs qui vous appartiennent vraiment. La commune est à vous ! Les élections municipales en 2020 peuvent amplifier ce que certains ont commencé. Engagez-vous !
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