Maire de Châtel-en-Trièves et vice-présidente de l’Association des maires ruraux de France
Le vent chaud sera le point d’appréciation de mon corps de cet été 2026. Ne l’avez-vous pas remarqué ? Ce vent chaud qui ne parvient pas à se rafraîchir en se frottant aux forêts qui recouvrent nos montagnes, ni en caressant les cours d’eau qui dévalent les coteaux. Un air de feu qui avive les brûlures des feuillages du haut des cimes. Celui qui propage la destruction de ces espaces dont dépendent nos vies.
Ces espaces dont, au quotidien, nous parlons si peu. La voix des forêts, des alpages, des grandes prairies. La voix des rivières, des tourbières, des marais. La voix du Vivant.
Ces espaces représentent pourtant près de 80 % du territoire national. Ce sont eux qui nous permettent d’avoir de l’eau potable à nos robinets, de l’air chargé de fraîcheur, des aliments de qualité. Et la promesse d’accès à la beauté pour celles et ceux qui savent s’arrêter et contempler un paysage.
Et pourtant, pour traduire cela, notre vocabulaire semble bien vide, comme cette diagonale que nous ont collée en tête nos manuels d’histoire-géo. Géographie du rien pour dire le tout. Le tout de cette France rurale qui tient aujourd’hui l’équilibre du reste. L’absence de mots traduit notre désintérêt et notre inaction quand notre machine politique et économique est tout entière tournée vers l’attractivité.
Force est de constater : sur nos espaces naturels, nous faisons si peu.
Je mets les élus au défi. Faites le ratio des heures passées à travailler au maintien de nos « aménités » rurales. Notre temps est capté par l’aménagement, le développement économique et social, la gestion de nos organisations. Et sur le Vivant ? Si peu.
Nous sommes à l’image des dotations de l’État, qui valorisent le nombre d’habitants et les kilomètres de voirie. Les communes rurales sont suspendues à leur démographie. Les subventions se décrochent sur les projets « à la pierre ». La politique locale demeure guidée par une culture de bâtisseurs, où l’action publique se mesure à ce que l’on crée, aménage ou développe.
Même constat dans le calcul de l’indemnité d’un élu local. Si votre commune compte moins de 500 habitants, votre indemnité ne vous permet pas de vous consacrer dignement à toute l’amplitude de votre fonction. J’en avais fait état à un ministre il y a quelques années. Il m’avait affirmé : « Un jour par semaine, cela suffit bien pour s’occuper de 500 habitants ». J’avais répondu : « Et tout le reste ? ».
Quand on me demande de me présenter comme maire, on m’interroge souvent sur le nombre d’habitants que je représente. Je réponds : « Maire d’un village de 500 habitants, maire d’un espace de 5 000 hectares ».
Il me plaît de discuter avec ceux qui m’ont précédée aux affaires publiques de mon village. L’État était alors présent dans la gestion des risques. Sur nos territoires de montagne, l’ONF et le RTM disposaient de moyens autrement plus importants. On plantait massivement dans le Dévoluy pour fixer ce pays de cailloux et d’éboulis.
Puis, l’État s’est progressivement retiré de l’entretien des forêts, de la gestion des risques, des ouvrages de protection, des pistes et des canaux. Les communes rurales se sont retrouvées seules, sans moyens supplémentaires ni partage de connaissances suffisant pour prendre le relais. Et bien des pratiques courantes d’entretien se sont perdues.
Aujourd’hui, le défi est immense, à l’image de ces 80 % du territoire que nous devons apprendre à reconnaître, à connaître et à préserver. Ce territoire du Vivant qui nous entoure et dont nous dépendons, nous devons enfin le comprendre et l’aimer.
Face à l’immensité du défi écologique, la puissance publique ne pourra pas tout.
Ni financièrement, tant les investissements seront colossaux, ni dans la conception des solutions locales, tant l’ingéniosité et la réactivité nécessaires ne se décrètent pas toujours d’en haut.
C’est pourquoi nous sommes aux prémices d’une formidable révolution sociale. J’assume le terme « formidable », malgré les heures sombres qui se dessinent. Parce que je crois que ces changements vont nous permettre de sortir d’un modèle social qui nous enchaîne et nous avilit. Nous devrons sortir de notre seule posture de travailleurs et de consommateurs pour devenir des citoyens acteurs, aux côtés d’une puissance publique dont le rôle restera majeur.
Nous devrons trouver du temps pour nous occuper du commun, de ce qui nous entoure. De notre modèle démocratique, mais aussi très concrètement de nos villages, de nos villes, de nos forêts, de nos cours d’eau. Partager de nouvelles connaissances, utiliser nos mains et notre esprit, et faire ensemble.
C’est salutaire, autant pour faire face au dérèglement climatique que pour répondre à la crise démocratique que nous traversons. Il est temps de construire une société contributive.
Dans cette équation, notre nation devra changer son regard sur ses campagnes. Sortir d’une vision désuète du loisir ou de la consommation patrimoniale et paysagère. Sortir aussi des clichés d’une identité figée qui servirait de décor aux récits de nouvelles guerres civiles.
Non, nos campagnes, nous devrons les aimer et nous en inspirer.
Comme j’ai fait la rencontre de mon village il y a plus de dix ans. Moi, venue de la ville, des quartiers prioritaires, j’ai découvert cet espace, ses habitants, ses montagnes, son souffle. J’y ai retrouvé ma respiration et ma sensibilité.
J’y ai découvert aussi une organisation sociale où la culture du commun existe encore, quand on sait la reconnaître et la cultiver. Où, malgré les différences, chacun trouve sa place et se met à l’œuvre : ouvrir un café associatif, transmettre ses savoirs aux enfants, entretenir les sentiers, créer un festival culturel.
C’est de là que tient mon enthousiasme pour l’avenir. Dans l’émerveillement devant ma montagne magique et l’aigle royal au réveil, autant que dans cette formidable capacité collective à prendre en main notre destin. Ensemble. Dans une France des liens plutôt que de la rupture.
C’est cette France que j’essaierai de vous raconter dans cette nouvelle chronique qui m’est ouverte dans L’Inspiration politique.









