Déserts médicaux : les élus cherchent un remède

Alors que le nombre de médecins généralistes diminue, les inégalités d’accès dans les territoires explosent. Les élus locaux, en première ligne, assistent parfois impuissants à la désertification médicale à l’œuvre. Un numerus clausus décrié, des étudiants en médecine en colère, mais aussi des initiatives locales pour tenter de combler les espaces vides, l’accessibilité aux soins n’a jamais autant occupé les débats. Décryptage.

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Ils étaient quelques milliers d’étudiants rassemblés aux portes du ministère de la Santé en cette journée du 14 octobre pour manifester leur colère à Paris, mais également partout en France. La raison ? Une mesure gouvernementale envisageant un allongement de l’internat de médecine générale d’une année à réaliser dans une zone dite en désert médical, afin de pallier la fragilité de l’accès au soin. « En priorité dans des zones où la démographie médicale est sous-dense», précise l’article 23 du projet de loi de financement de la Sécurité sociale. « On ne
jouera pas les bouche-trous dans les déserts médicaux
», préviennent de leur côté les étudiants en médecine, venant tout juste de dire adieu au numerus clausus. De son côté, Emmanuel Macron a proposé le 26 octobre sur le plateau de France 2 qu’au premier jour de leur retraite, les médecins pourront continuer d’exercer sans payer de nouvelles cotisations retraite.

Mauvaise répartition, exode rural, métropolisation ou fermeture des services publics : autant d’éléments pointés du doigt face à l’accroissement des déserts médicaux

La fin du numerus clausus : des résultats sur le long terme ?

Ce fameux numerus clausus, littéralement « nombre fermé », émane d’une loi votée en 1971 et permet de fixer par arrêté ministériel le nombre d’étudiants pouvant être admis en deuxième année de médecine. « Il y a eu une pléthore médicale, et c’est à ce moment que l’on a commencé à instaurer le numerus clausus pour réduire, d’une part, le nombre des médecins formés, et de l’autre, l’offre médicale », explique Catherine Mangeney, chargée d’études pour
l’Observatoire régional de santé Île-de-France (ORS). « À ce moment, on a durci le numerus clausus alors que certaines voix annonçaient déjà que si nous connaissions une pléthore médicale dans certains endroits, ce n’était pas le cas partout. » En effet, l’abondance présumée des généralistes ne concernait en rien les zones rurales et périurbaines, des zones déjà en difficulté sanitaire. « Cette problématique d’accès aux soins est un fait social, qui s’est transformé en problème public puisque citoyens, politiques, médias se sont mobilisés pour en faire un sujet de débat politique et l’inscrire à l’agenda », note Catherine Mangeney. La rentrée 2021 sera ainsi marquée par la suppression du numerus clausus, remplacé par un numerus apertus. Ce « nombre ouvert » sera fixé chaque année par les universités en fonction du nombre de places disponibles au sein de chaque établissement. Or, le temps presse et il faudra sans doute attendre encore plusieurs années avant de constater l’efficience d’une telle réforme.

Covid-19, prise de conscience et solutions temporaires

C’est l’épisode du Covid-19 qui a fait éclater au grand jour les carences du service public, et plus particulièrement l’accès au soin sur le territoire français : hôpitaux débordés, manque de médecins et de personnels soignants. Dans ce contexte, il est désormais admis que les infirmiers peuvent jouer un rôle crucial grâce à leur polyvalence, dans un partage des compétences entre professionnels de santé. Avec deux années supplémentaires et un master à la clé, ils sont à même d’exercer des missions élargies, de quoi soulager les médecins et compenser, en partie, la pénurie. L’infirmier en pratique avancée (IPA) pourra désormais lire des résultats d’analyses, renouveler une ordonnance, et même ausculter le cœur et les poumons. Mais la crise a aussi révélé la présence d’un grand nombre de médecins étrangers. Inutilement sujette à polémique en matière de compétences puisque ces
derniers sont systématiquement soumis à des épreuves de vérification des connaissances, et contraints d’effectuer deux ans de stages probatoires encadrés par un médecin senior avant de passer devant une commission nationale de procédure d’autorisation d’exercice (PAE), leur présence a constitué un renfort précieux.

Déserts en ville…comme à la campagne

Mauvaise répartition, exode rural, métropolisation ou fermeture des services publics : autant d’éléments pointés du doigt face à l’accroissement des déserts médicaux. Ces zones peu desservies et jugées non attractives sont devenues, au fil des ans, les plus demandeuses dans le domaine sanitaire. Publié début 2022 par l’agence régionale de santé (ARS) d’Île-de-France, le dernier zonage des médecins a démontré que 92,8 % de la Seine–Saint-Denis était un désert médical, devenant une ZIP (zone d’intervention prioritaire). Soit un nombre de consultations accessibles par an et par habitant inférieur à 2,5. Une zone proche de la capitale qui se place devant le Centre-Val de Loire avec 58,8 %, et 37 % pour la Normandie. Ces chiffres alarmants incitent donc les collectivités à trouver par eux-mêmes des solutions. À l’instar de Châteaudun, commune de 13 000 habitants, où le maire, Fabien Verdier, a décidé de prendre le taureau par les cornes.

« Cette problématique d’accès aux soins est un fait social, qui s’est transformé en problème public puisque citoyens, politiques, médias se sont mobilisés pour en faire un sujet de débat politique. »
Catherine Mangeney

Élargir le recrutement des étudiants en médecine

« Urgent, recherche médecins généralistes ». Cette petite annonce est devenue monnaie courante, aperçue sur des banderoles exposées aux ronds-points ou sur des plateformes de recrutement à la demande des élus locaux. Tous les moyens sont bons pour capter l’attention des médecins afin qu’ils rejoignent une collectivité. « Les collectivités exercent déjà leur mission de représentation des populations auprès de l’État », assure Catherine Mangeney qui pointe qu’une mutualisation entre les communes quant aux besoins faciliterait la mise en place de dispositifs. Aux collectivités donc de définir les urgences tout en s’organisant afin d’éviter la concurrence ? Le ministère de la Santé et de la Prévention pro-
pose quant à lui d’offrir des conditions favorables à l’installation des médecins : il
faut ainsi garantir l’attractivité d’un territoire pour que les professionnels de santé
veuillent s’y installer. On constate que les étudiants en médecine exercent très majoritairement dans la région où ils ont réalisé leurs études. « Élargissons le profil des gens qui sont sélectionnés pour être de futurs médecins », propose Catherine Mangeney. Il faut ouvrir les études de médecine à de nouveaux pro-
fils, attachés à leur région et familiers des zones rurales ou périurbaines.

Ainsi, plusieurs mesures ont été prises par les élus locaux pour attirer les candidats potentiels, comme favoriser leur installation avec des aides financières, appuyées par l’ARS qui offre également un financement pour aider les professionnels de santé à débuter. Force est de constater que les médecins exerçants seuls sont trop sollicités, et ne peuvent plus accepter de nouveaux patients. L’ouverture de centres de santé et de maisons de santé pluridisciplinaires est prisée par les collectivités, permettant aux professionnels de se réunir tout en restant salariés. Lorsque ces initiatives parfois coûteuses sont imposibles, d’autres solutions moins formelles sont mises en place. On parle alors de médecine ambulante comme le Médicobus de la Région Normandie, le Bus Santé Femmes commun aux Yvelines et aux Hauts-de-Seine, ou encore le Bus du Cœur qui sillonne la France entière afin de sensibiliser au dépistage des maladies cardiovasculaires. Si certaines personnes ne peuvent se déplacer, « il faut tenir compte de la spécificité des territoires, sans surcharger les médecins, confie Catherine Mangeney, rendre accessible l’offre. Trouver les moyens de transport à la demande pour la rendre accessible aux populations qui en sont éloignées. » Entre la centralisation des soins et la facilité d’accès, lutter contre la désertification des territoires est une préoccupation nationale, mais il faut parfois remédier à la lenteur des réformes en innovant localement.

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CES COLLECTIVITÉS QUI AGISSENT

ÇA SE PASSE EN SAÔNE-ET-LOIRE : une embauche départementale

Depuis 2017, le Conseil départemental de Saône-et-Loire a décidé
de salarier les médecins généralistes en leur garantissant une
place dans des maisons médicales. Une initiative certes coûteuse
mais réussie, puisque le département est devenu l’employeur de
près de 70 médecins, avec un budget déployé de 8 millions d’euros.

ÇA SE PASSE EN OCCITANIE : le dispositif « Ma santé, Ma région »

En octobre 2021, la région occitane a lancé un appel à manifestation d’intérêt (AMI) auprès des collectivités territoriales. Le projet « Ma santé, Ma région » propose un « service public de la santé » permettant d’accélérer l’ouverture de plusieurs centres de santé. La région souhaiterait recruter 200 médecins, infirmières, infirmiers et sages-femmes d’ici 2026. Sainte-Croix-Volvestre (Ariège), Salviac (Lot) et Millas (Pyrénées-Orientales) sont les trois premiers centres de santé d’une longue liste avec une dizaine d’ouvertures prévues d’ici 2023.

https://www.laregion.fr/-Recrutement-medecins-

ÇA SE PASSE DANS LA VILLE DE TERRASSON EN DORDOGNE : « une bourse aux soins »

Définie comme zone d’intervention prioritaire, la ville de Terrasson
a décidé de miser sur une aide financière. En mai dernier, le
conseil municipal a voté pour proposer une bourse de 800 euros
par mois, soit 10 000 euros par an, aux carabins (étudiants en
médecine) en cinquième année. Ceux-ci s’engagent alors à
s’installer au moins cinq ans sur la commune. Étant en ZIP (zone
d’intervention prioritaire), les futurs médecins pourront aussi
bénéficier d’une prime de 50 000 euros offerte par l’État.

https://demarches.dordogne.fr/guides-des-aides/dgaces/education/bourse-aux-etudiants-en-medecine/

ÇA SE PASSE DANS L’ORNE : le Médicobus, cabinet médical mobile

La démarche « d’aller-vers » se démocratise. Ainsi, le Médicobus
roule depuis maintenant deux ans sur le territoire. Un projet qui
est né en 2020 en partenariat avec l’agence régionale de santé
(ARS), l’URML (unions régionales des Médecins libéraux), le Conseil
régional et la préfecture de région. Ce médicobus fait appel aux
médecins libéraux afin de répondre aux besoins des personnes
sans accès aux soins : un médecin et deux assistantes médicales
traitent les demandes. Les patients prennent rendez-vous par
téléphone et une consultation leur est proposée selon l’urgence.

https://www.urml-normandie.org/en-action/medicobus/

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