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Les maires et le foot, une histoire singulière

La rédaction
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Publié le 30 novembre 2022

Par Isabelle Friedmann

Pas un village sans terrain de foot, pas un agenda de maire sans rendez-vous hebdomadaire au stade… Souvent présents dans les tribunes lors des matchs, les maires participent à la ferveur collective suscitée par le foot. Par intérêt pour ce sport, par envie de partager un moment de cohésion avec la population, ou par calcul électoral. « À partir du moment où une activité commence à être visible dans l’espace public, les élus s’en saisissent, analyse Michel Koebel, professeur de sociologie et chercheur au laboratoire Sport et sciences sociales à l’université de Strasbourg. Ils s’y intéressent en assistant aux matchs pour se rendre visibles, puis en soutenant financièrement les clubs. » Amorcé dans l’entre-deux-guerres, le financement local du sport s’est d’abord traduit par la construction de stades et de gymnases, dont la grande majorité des communes sont propriétaires. Certains stades municipaux ont une aura qui en dit long sur l’importance accordée au foot, qu’il s’agisse du nouveau stade de Chambly, dans l’Oise, avec ses 4 500 places pour une commune de 10 000 habitants, ou plus emblématique encore, de celui de Guingamp : 19 000 places pour 8 000 âmes !

Enjeu de pouvoir

« Octroyer des créneaux gratuits pour utiliser un terrain ou une piscine, c’est une première forme de subvention, note Michel Koebel. C’est également un moyen de ferrer le mouvement sportif et de le soumettre au bon vouloir des collectivités
locales et de leurs élus.
» Julien Sorez, agrégé d’histoire et maître de conférences à l’UFR Staps de l’université Paris Nanterre, confirme de son côté : « Le sport constitue un enjeu de pouvoir très fort. L’aménagement des terrains et leur mise à disposition relèvent parfois d’un jeu très subtil entre les acteurs locaux qui bénéficient d’avantages plus ou moins importants en fonction de leur proximité avec les élus, de leur couleur politique, de leur nombre de licenciés. Dans le passé, certains règlements de stades municipaux régissaient très explicitement les tenues vestimentaires acceptables allaient jusqu’à détailler les cris et chants tolérés en cas de victoire, et les gardiens de stade étaient alors les représentants de cet ordre municipal. » Même si, vus de l’extérieur, les enjeux sont moindres à l’échelle locale que nationale, le pouvoir des élus locaux existe en matière sportive ; il est à la mesure de la taille de la commune. Il donne lieu à des subventions, lesquelles peuvent être remises en cause lors d’un changement de majorité. En témoigne l’exemple de Marseille, où Benoît Payan, élu maire en 2020, a fait de l’augmentation du loyer du Vélodrome, facturé à l’OM, l’un de ses premiers combats. S’il a obtenu gain de cause, le stade pèse toujours lourdement
dans le budget municipal. En dehors des subventions, le sport, surtout quand les équipes sont célèbres, occasionne des traitements de faveur, par exemple à travers la remise médiatisée de récompenses aux sportifs méritants.

Une relation sincère

Pour autant, la relation maire foot n’a-t-elle rien d’authentique ? Bien au contraire, nombreux sont les élus qui croient très sincèrement aux vertus du sport, de surcroît quand il se joue en équipe. État d’esprit, respect des règles, fraternité, solidarité dans la victoire comme dans l’échec, lieu d’expression de valeurs citoyennes, les bénéfices du sport — y compris sanitaires — qu’Olivier Le Noé
appelle-les « externalités positives » expliquent que les budgets sportifs représentent en moyenne entre 5 et 10 % des budgets municipaux.

« La plupart des clubs portent le nom de leur commune, si bien que cette fusion entre l’identité
communale et l’identité sportive soude une communauté entre les élus, les sportifs, les supporters, les spectateurs et les habitants »
MICHEL KOEBEL

Vecteur d’identité

Symbolique mais pas anecdotique, le sport est un vecteur d’identité, d’autant plus valorisé qu’on dit la société en perte de repères. « La plupart des clubs portent le nom de leur commune, si bien que cette fusion entre l’identité communale et l’identité sportive soude une communauté entre les élus, les sportifs, les supporters, les spectateurs et les habitants, décrypte Michel Koebel. Tous se sentent concernés par l’issue du match et partagent symboliquement la fierté de
la victoire.
» « Quand on discute avec certains élus locaux ou des responsables associatifs, on s’aperçoit que pour intégrer les migrants, par exemple, le meilleur moyen est souvent le sport. Un gamin qui arrive dans un pays dont il ne parle pas la langue, où sa couleur de peau est très minoritaire… Mets un ballon au milieu, et ça facilite les choses, confie au site Livres de foot Jean-Baptiste Guégan, coauteur de La République du foot avec Clément Pernia. C’est un moyen de faire rentrer les gens dans des règles communes. Et ça ne vaut pas seulement en bas de l’échelle sociale comme avec les migrants ou dans les quartiers difficiles. C’est aussi valable dans les lycées huppés de l’Ouest parisien. »

Une émulation renforcée par la toute-puissance véhiculée par l’espoir d’aller toujours plus loin : « La montée surprise de petits clubs, à l’image d’Auxerre en son temps, entretient l’idée que David contre Goliath, ça existe, sourit Michel Koebel. Ça maintient l’intérêt et la mobilisation de tous, dans un même espoir. » Sans compter le rayonnement gagné par la ville grâce aux aventures de son équipe-phare. Enfin, les clubs et leurs supporters sont souvent étroitement liés au tissu économique local et à une certaine identité sociale, voire ouvrière. On pense à Saint-Étienne et son club, l’ASSE, arborant le logo de Manufrance dans les années glorieuses. À Lens, le stade du Racing Club porte le nom de Félix Bollaert, président du conseil d’administration de la Compagnie des mines de Lens. Des liens parfois remis en question par les mutations économiques et la mondialisation. Ainsi, Sochaux et son équipe, fondée en 1928 par deux ouvriers footballeurs de l’usine de Sochaux a été propriété de Peugeot pendant près d’un siècle, avant que le club des Lions – emblème du constructeur automobile – ne soit cédé en 2014 à un propriétaire chinois… À Paris, le PSG version qatarie sert de vitrine diplomatique à l’émirat : le spectacle sportif fait partie du soft power des nouvelles puissances économiques.

Porte-drapeau

Reste qu’on ne gagne pas à tous les coups, et qu’il faut savoir gérer la défaite. Davantage imputée à l’entraîneur ou au président du club, la défaite crée elle aussi de la cohésion, comme en atteste l’appel lancé l’été dernier par Pierre Hurmic, le maire de Bordeaux, pour soutenir les Girondins rétrogradés en Ligue 2. Heureusement, l’échec laisse moins de traces que la victoire, qui est célébrée pendant de longues années : « Je suis toujours étonné de voir que mes étudiants, qui n’étaient pas nés en 1979, savent que le Racing Club de Strasbourg a été champion de France cette année-là !, confie Michel Koebel. Ils partagent encore ce passé glorieux. » De Marseille à Lens, d’Auxerre à Lyon, de Guingamp à Paris, de Toulouse à Saint-Étienne, les clubs de foot, pièces maîtresses de la mémoire collective, servent de porte-drapeau à leur commune. Les élus auraient tort de ne pas agiter cet étendard.

À lire aussi : Julien Sorez : « La financiarisation du foot peut fragiliser le rapport au territoire »
1. Le football dans Paris et ses banlieues — Un sport devenu spectacle, Julien Sorez, Presses universitaires de Rennes, mai 2013, 412 p., 22 €.
2. Olivier Le Noé, « Le football, enjeu local », in Pouvoirs, no 101, avril 2002,
p. 27-38.
3. La République du foot, Clément Pernia et Jean-Baptiste Guégan, Amphora, 328 p., 20 €.
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