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Julien Sorez : « La financiarisation du foot peut fragiliser le rapport au territoire »

Spécialiste des relations sport et territoire, Julien Sorez souligne que les clubs produisent et mettent en scène des identités locales, avec le soutien des municipalités et de l’économie locale. Un modèle mis en question par l’apport de capitaux étrangers dans le sport de haut niveau.

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— En quoi le foot est-il un vecteur d’identité à l’échelle locale ?

Julien Sorez : Le football, comme de nombreux sports, s’ancre de façon très visuelle dans le territoire, à travers stades et terrains de jeu. Cette emprise spatiale en fait un élément du patrimoine local bâti que les supporters et une partie des habitants se sont approprié, comme le prouvent certaines résistances à la délocalisation des stades comme celui de la Beaujoire à Nantes. Le football est aussi un sport collectif dont les compétitions produisent et mettent en scène des identités locales : il est vecteur d’un affrontement entre le « eux » et le « nous » qui permet de cristalliser des identités territorialisées. Cette dimension est particulièrement forte dans certaines villes comme Marseille, dont l’histoire s’est longtemps écrite à la lisière, voire contre l’histoire nationale, jugée trop dépendante de Paris. L’exemple des villes ouvrières telles que Saint-Étienne et Lens est intéressant : le club de football y apparaissait comme un élément de fierté populaire et d’expression de l’identité industrielle et minière du territoire.

— Dans quelle mesure et à partir de quel niveau les élus misent-ils sur la notoriété de leur équipe pour garantir de la visibilité à leur commune ?

J.S. : La visibilité d’une commune par le sport passe au moins par deux moyens différents. D’une part, la multiplication des compétitions sportives nationales
et internationales a permis aux municipalités de faire du sport un moyen de rayonnement, de prestige. L’un des premiers édiles à l’avoir compris est Édouard Herriot à Lyon, dès les années 1910. S’il commence les travaux du stade de
Gerland pour permettre aux classes populaires de sa ville d’avoir accès à des équipements sportifs, il s’en sert ensuite, au sortir de la Grande Guerre, comme d’un enjeu de notoriété : face aux atermoiements de la ville de Paris et de Colombes pour la construction d’un grand stade pour les Jeux olympiques de 1924, Herriot, fort de son stade moderne, tente de se positionner pour l’accueil de la compétition. De nos jours, pour les grandes métropoles, l’accueil d’un grand événement sportif international fortement médiatisé permet non seulement de dynamiser l’image et la notoriété de la ville, mais également d’accélérer certains aménagements urbains, comme ce fut le cas avec l’accueil des Jeux olympiques à Barcelone ou avec le Stade de France à Saint-Denis.

« Les municipalités sont un acteur incontournable du sport : elles financent les équipements,
distribuent des subventions aux associations, organisent des événements internationaux ou nationaux »

— Comment cet intérêt porté par les élus locaux au sport en général, au foot en particulier, s’est-il concrétisé au fil du temps ?

J.S. : Les municipalités sont un acteur incontournable du sport : elles financent les équipements, distribuent des subventions aux associations, organisent des événements internationaux ou nationaux comme le passage du Tour de France, ou encore participent à l’enseignement de l’éducation physique et sportive en primaire. En plus de ces éléments constitutifs de nombreuses politiques communales, certaines municipalités ont misé sur un club professionnel supposé porter l’image de la ville. L’âge d’or de cette édilité municipale pour le football professionnel se situe entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et les années 1980, où les villes soutenaient fortement les clubs. Dans les années 1960 et 1970, les finances municipales ont permis à plusieurs clubs professionnels de football de survivre dans un contexte de décrue de l’intérêt des spectateurs pour les matchs. Mais depuis une quarantaine d’années, l’émergence de nouvelles sources de revenus, avec l’arrivée des droits télévisuels, le développement du marketing et du merchandising et la financiarisation du football, puis le plafonnement des financements publics pour les clubs de football professionnels à partir de la loi Buffet de 1999, a induit une décrue relative de l’importance de la contribution municipale dans le sport de haut niveau, qui reste néanmoins très élevée en valeur absolue.

— Ces modifications du modèle de financement peuvent-elles avoir un impact sur le lien entre une équipe locale, ses élus et ses habitants ?

J.S. : Quand on voit que le foot s’est construit autour du triptyque une équipe-un territoire-une municipalité, on peut en effet se demander si l’arrivée de fonds d’investissement étrangers – notamment américains, comme c’est le cas au Red Star à Saint-Ouen –, ne va pas contribuer à l’introduction de la notion de franchises de football sur le modèle du basket américain. Cette internationalisation des capitaux et cette financiarisation du foot posent la question du rapport au territoire et d’un éventuel désarrimage du foot des lieux qui l’ont vu naître. En outre, avec la question de la recherche de rentabilité des stades qui pourrait in fine entraîner leur délocalisation, il y a un risque de coupure du lien avec la ville. Mais il est encore trop tôt pour le dire.

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