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L'Ovalie, pays de passion ancré dans les territoires

À quelques mois du début de la Coupe du monde organisée en France, le rugby conserve toute sa popularité...
La rédaction
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Publié le 29 mai 2023
Dossier réalisé par Marie-Pierre VIEU-MARTIN

Dossier réalisé par Marie-Pierre VIEU-MARTIN

Dossier réalisé par Marie-Pierre VIEU-MARTIN

Le rugby, c’est d’abord un récit. Une épopée où l’unité du collectif l’emporte toujours sur l’individualité, qui se définit par des mots clés : « l’intégrité, la passion, la solidarité, la discipline et le respect »1, et crée son propre imaginaire. Quand on lui demande de caractériser le rugby, Daniel Herrero2 raconte qu’enfant, il est allé au cirque avec son père qui est resté indifférent au spectacle. « Moi, je n’applaudis qu’au rugby », se défendra-t-il. Le passage en 1995 au rugby professionnel a certes bouleversé les repères et élargi les frontières. Les transferts se monnayent, les sponsors ont pignon sur stades, la Coupe du monde 2023 s’avère un marché lucratif estimé à 800 millions d’euros, avec des bénéfices attendus entre 45 et 50 millions d’euros. Le rugby n’échappe pas non plus aux maux de la société, qu’il s’agisse de l’homophobie du du racisme. Rugueux, viriliste, il n’en demeure pas moins un sport solidaire.

DE LA BOURGEOISIE BRITANNIQUE AUX VILLAGES DU SUD-OUEST

Introduit en France dans les années 1870 par la bourgeoisie d’outre-Manche, le ballon ovale s’installe d’abord en région parisienne dans les milieux aisés, et se dote de ses clubs tels le Racing Club de Paris ou le Stade français. Bordeaux, qui bénéficie également d’une forte colonie britannique, va suivre et favoriser son implantation dans le Sud-Ouest.

Le neuropsychiatre Philippe Tissié installé en Aquitaine et le député communard délégué à la gymnastique Paschal Grousset vont également y contribuer. Tous deux combattent l’idée aristocratique du sport en quête de performance et souhaitent imposer un sport de masse et populaire. Alors que les établissements scolaires confessionnels du Nord de la France et les maîtres des forges optent pour le football, Philippe Tissié, défenseur de la décentralisation, va s’appuyer sur l’école publique et ses hussards noirs pour imposer la barette aquitaine (une variante de la soule) en clôture des lendits. Après quoi il fera rentrer le rugby dans les écoles normales d’instituteurs.

La pratique se développe de l’Ouest vers l’Est sur une ligne qui court de Bordeaux à Béziers, permettant à de petites communes, au fil des décennies, de gagner une renommée nationale, voire internationale, comme c’est le cas de Lourdes ou de Mont-de-Marsan. Dans certaines villes, le développement du rugby coïncide aussi avec une extension urbaine et industrielle. C’est le cas de Carmaux ou Tarbes, où les équipes sont portées par un prolétariat industriel.

MAINTIEN D’UNE IDENTITÉ COLLECTIVE

« Son implantation principalement rurale en fait un sport fortement ancré dans un territoire. (…) Le discours rugbystique possède une part active dans le maintien d’une identité collective générée par le rappel incessant de cette implantation territoriale », décrypte la chercheuse en sciences du langage Valérie Bonnet3. Sa nationalisation, durant les années 1960, n’oblitère pas cette identification aux territoires. Dans une société en pleine mutation, le rugby continue à assurer « un lien de proximité » face à « l’effacement des solidarités sociales, devant la précarité accrue d’une marge sociale qui s’élargit », analyse le géographe Guy Di Méo4. La mondialisation progressive du sport n’a pas non plus raison de cette fonction. Le village devient village-monde et l’ancrage « régional » se substitue à l’ancrage local. Il prend force dans la solidarité de groupes de nations aux pratiques et intérêts communs. Tant pis si l’Angleterre partage la même langue et le même roi que la Nouvelle- Zélande : elle sait faire bloc avec la France et ses rivaux du Tournoi des 6 Nations face aux pays de l’hémisphère sud… La géographie rugbystique a sa logique propre. Le monde du rugby se nourrit de la mémoire sociale des territoires forgée dans la durée. Cette durée est d’ailleurs indispensable à sa pérennité. L’Ovalie n’est pas un espace confiné, elle est « un territoire autant idéel (des idées) que géographique qui recouvre le monde de la pratique et l’espace de celle-ci », rappelle Valérie Bonnet5.

UNE PRATIQUE QUI SE FÉMINISE

La bascule dans le professionnalisme intervient en 1995. Le sport change de paradigme. Le jeu lui-même évolue (voir interview de Philippe Dintrans p. 88). Le budget des clubs se chiffre en millions d’euros : 43,6 millions d’euros pour le Stade toulousain cette saison 2022-2023, tandis que les plus pauvres du Top 14, le CA Brive et USA Perpignan plafonnent respectivement à 19,8 millions d’euros et 17,7 millions d’euros. Pour les collectivités qui veulent suivre, c’est souvent un sacerdoce. Les joueurs, quant à eux, touchent en moyenne 20 000 euros par mois, avec des pics à 50 000, voire 100 000 euros : des sommes énormes, mais dérisoires si on les compare avec celles du football. De nouvelles questions émergent encore : par exemple, celle de la reconversion pour les joueurs.

Alors que la Coupe du monde 2023 se déroulera en France du 8 septembre au 28 octobre, la révocation fin 2022 de Claude Atcher, président de son comité d’organisation (un GIP) pour « pratiques managériales alarmantes », puis la démission de l’ex-président de la FFR, Bernard Laporte, fin janvier, ont quelque peu entaché l’événement. Pas suffisamment cependant pour entamer l’enthousiasme populaire ni enrayer l’engagement de l’État et des collectivités accueillantes. Celles-ci, regroupées dans Territoires d’événements sportifs (TES) présidé par Mathieu Hanotin, maire de Saint-Denis et président de Plaine Commune, ont les yeux rivés sur la plus-value sportive et sociale que va rapporter la compétition, que ce soit dans l’afflux de nouveaux licenciés et le développement du rugby féminin, dans le tourisme et la promotion des produits des terroirs avec les « villages rugby », ou encore dans l’aménagement des quartiers populaires et dans la création d’emplois générés. Ainsi l’initiative « Campus 2023 », sur laquelle insiste Sébastien Moreau, délégué interministériel adjoint aux grands événements sportifs, va permettre de former plus de 1 322 apprentis, dont 50 % de filles, vers les métiers du sport, du tourisme et de la sécurité dans tout le pays. De toute évidence, le rugby 2.0 continue à générer du « commun », à conquérir de nouveaux publics et à réussir le pari de la féminisation. Le récit de l’Ovalie se poursuit.

1. Caractéristiques du rugby définies en 2009 par les fédérations membres de World Rugby.

2. Vanessa Schneider, « Daniel Herrero : “Ma mère aimait les mots, mon père aimait les matchs” », Le Monde, 13 février 2023.

2. Valérie Bonnet et Dominique Desmarchelier (dir.), Mots. Les langages du politique : Politiquement sportif, no 84/2007, ENS Éditions, 136 p.

4. Guy Di Meo, Géographie sociale et territoires, Nathan, 1998, 320 p.

5. Valérie Bonnet et Dominique Desmarchelier (dir.), ibid.

Le rugby en France
303 048 licenciés avec une augmentation de 7,97 % en 2022, ce qui en fait le dixième sport le plus pratiqué en France.
En 2022, le nombre de licences féminines fait un bond de 14 % au plan national avec des pics dans des territoires comme La Martinique : + 63 % !
Source FFR 2023
Coupe du monde 2023
En France, du 8 septembre au 28 octobre :
  • 10 villes hôtes : Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Nantes, Nice, Paris, Saint-Denis, Saint-Étienne et Toulouse.
  • 2,6 millions de billets vendus au 30 septembre 2022.
  • 75 % des Français prévoient de suivre le tournoi dans les stades, à la TV ou dans les médias.
  • 7 000 bénévoles recrutés.
  • 14 000 jeunes de 8 à 18 ans présents dans les stades pour interpréter les hymnes nationaux.
Gouvernance
Le Comité d’Organisation de la Coupe du monde de Rugby 2023 est un groupement d’intérêt public (GIP) constitué de trois forces : la Fédération française de Rugby (FFR), présidée par Jacques Rivoal (également président du GIP) ; l’État, représenté par Amélie Oudéa-Castéra, ministre des Sports ; et le Comité national olympique et sportif français (CNOSF), dont la secrétaire générale est Astrid Guyart. Contrepoids Territoires d’événements sportifs (TES) a été fondé en 2012. À l’origine, l’association regroupait les dix villes hôtes de l’UEFA 2016 permettant d’agir d’une seule voix. Le périmètre s’est élargi avec la  Coupe du monde de rugby 2023, et surtout dans l’organisation des Jeux Olympiques et paralympiques de 2024. Elle constitue un cadre pour les échanges avec l’ensemble des organisateurs (GIP, État, fédérations internationales) qui permet de constituer un contrepoids face aux comités d’organisations des grands événements sportifs internationaux.
Publicités
TF1 a dévoilé le 30 mars dernier les tarifs des publicités. Elles dépasseront celles de la Coupe du monde de football. Le chiffre de 290 000 euros est avancé pour les 30 secondes du match d’ouverture France–Nouvelle-Zélande.
PASCAL DESSAINT
Écrivain, auteur de Du bruit sous le silence (Éditions Rivages, janvier 1999, 339 p.). Va publier 1886, l’Affaire Jules Watrin (Éditions Rivages, mai 2023, 272 p.) et participer à l’ouvrage collectif Nouvelles de l’Ovalie (Arcane 17, juin 2023, 110 p.).

« Un sport démocratique
et vivant, imprégné du terroir »

L’écrivain Pascal Dessaint vit à Toulouse, où il a publié en 1999 « Du bruit sous le silence », un thriller rugbystique. Ce Dunkerquois d’origine, militant de la nature, continue entre deux polars à suivre le rugby et à en cerner l’âme.

« J’ai vécu une enfance de garçon du Nord. Cependant, chaque année, à la maison, il y avait un rituel : nous vivions ensemble le Tournoi des 5 Nations. Des années plus tard, installé à Toulouse, j’ai voulu m’immerger dans ce sport pour pouvoir en faire un personnage de polar. Je me suis d’emblée heurté à cet obstacle, cette évidence : ici, le rugby est là, devant nous, il se pose comme un sujet naturel. L’Ovalie et Toulouse, c’est une fusion, l’héritage d’un état d’esprit particulier à la terre, à l’amour qu’on porte à son territoire. Le rugby est un sport démocratique et vivant, imprégné du terroir au sens noble. Quand on suit le Stade toulousain durant le Top 14, on sent combien la ville et son équipe vivent en symbiose. On a l’impression que le temps s’arrête. Le sentiment ressenti reste très fort et je crois qu’il est propre au rugby. La seule fois que j’ai éprouvé une émotion similaire, c’était à Clermont-Ferrand où, là encore, j’ai trouvé une population qui faisait corps avec ses joueurs. Le rugby m’apparaît moins normé que beaucoup d’autres sports. J’aime la diversité des physiques des joueurs comme celle des postes qu’ils occupent. Cela favorise des identifications multiples à l’image de ce qu’est la société. En ce sens, le rugby c’est la vie et la vie c’est le rugby ! »

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