ENTRETIEN

Jean-Claude Michéa «Il y a une légitime révolte “identitaire” de “ceux d’en bas” contre le démantèlement continu de leur mode de vie...»

Parti vivre dans un petit village des Landes, il a accepté de nous recevoir pour nous livrer sa vision de la société.
La rédaction
La rédaction
Publié le 14 février 2023
Entretien réalisé par Frédéric DURAND

Une question personnelle pour commencer. Vous avez décidé, il y a plus de six ans, de partir de la métropole pour aller vivre dans la France rurale, dans les Landes. Qu’y avez-vous trouvé ?

Jean-Claude Michéa : J’y ai d’abord trouvé une confirmation de toutes les analyses de Christophe Guilluy sur la « France périphérique » ! Notre village, par exemple, ne possède plus le moindre café ni le moindre commerce, et la première boulangerie se trouve à dix kilomètres. Ajoutons que les transports en commun ont presque entièrement disparu et qu’il est donc impossible de survivre ici sans voiture. Nous avons également très vite compris ce qu’était un « désert médical » : le seul médecin référent que nous avons pu trouver dans la région a aujourd’hui 76 ans ! Mais à côté de cela, nous avons aussi découvert des formes d’entraide et de solidarité dont il ne reste presque aucune trace dans les grandes métropoles. Ici, par exemple, la notion de « coup de main » entre voisins n’est jamais un vain mot, même pour des travaux d’importance. Sans oublier, bien sûr, un art de vivre coloré et festif, centré autour des repas en commun au foyer rural, de la chasse à la palombe, du rugby et de la corrida — j’entends déjà hurler tous les Aymeric Caron ! Or pour moi, le lien philosophique est évident entre un tel art de vivre populaire et le sens de l’entraide auquel je faisais allusion.

Qu’est-ce qui explique que dans les métropoles, ces valeurs semblent avoir disparu ?

J.-C.M. : La logique du capitalisme ! Il suffit d’ailleurs d’avoir joué une fois au Monopoly pour vérifier que cette logique de la concurrence « libre et non faussée » conduit mécaniquement à concentrer le capital — l’avenue Foch — entre des mains toujours moins nombreuses. Ce qui est nouveau, en revanche, avec l’entrée du capitalisme dans son stade « néolibéral », c’est que le fossé grandissant entre gagnants et perdants de la mondialisation libérale se traduit désormais par une ségrégation spatiale historiquement inédite. En effet, jusque dans les années 1960, il était encore possible de trouver à Paris, comme dans la plupart des autres métropoles, un grand nombre d’usines, et donc une classe ouvrière importante. De nos jours, au contraire, un bourgeois parisien (qu’il soit bohème ou non) n’a quasiment plus aucun contact avec les classes populaires réelles, sinon avec celles qui travaillent à son service (restauration, nounous, femme de ménage, etc.). Et comme celles-ci sont, en général, issues de l’immigration (puisque c’est une main-d’œuvre moins chère), la vision métropolitaine des classes populaires s’en trouve donc considérablement faussée.

« Le monde scintillant des élites reste désespérément enfermé dans ses naïves certitudes métropolitaines »

Vous dites que le regard que les classes populaires de la France périphérique, de la France de la ruralité, des bourgs, des villes petites et moyennes, des territoires d’outre-mer, portent sur notre société est bien plus lucide que celui des habitants des métropoles. Pourquoi ?

J.-C.M. : C’est un point que les élites métropolitaines ont visiblement toujours autant de mal à comprendre. En effet, il leur est quasiment impossible d’admettre que la vision politique des classes populaires de la France périphérique est souvent beaucoup plus lucide et rationnelle que la leur. La raison en est simple : alors que les élites métropolitaines demeurent pathétiquement prisonnières de leur bulle sociologique et spatiale — au point de ne plus pouvoir imaginer qu’une autre manière de vivre que la leur soit encore possible (sauf à être tenue pour « barbare », à l’image de celle du chasseur ou de l’aficionado) — les classes populaires de la France périphérique se retrouvent au contraire sans cesse confrontées à deux réalités très différentes. D’une part, celle qu’elles ont constamment sous les yeux et que Christophe Guilluy a très bien décrite. Et de l’autre, celle — d’un ethnocentrisme métropolitain sidérant — que leur renvoient en continu le monde médiatique officiel et cette envahissante propagande publicitaire qui, sous couleur de promouvoir la « diversité », ne fait en réalité que promouvoir le mode de vie parisien et CSP+. On en conclura que la vision politique des classes populaires « périphériques » fait donc toujours appel, par définition, à deux sources d’information contradictoires. Là où le monde scintillant des élites reste désespérément enfermé dans ses naïves certitudes métropolitaines.

La France populaire, la France rurale, est souvent méprisée. Peut-être est-elle aussi trop sage et silencieuse ?

J.-C.M. : Le « plouc », figure ultime du « beauf », occupe assurément la première place dans la hiérarchie du dégoût qu’inspire toujours aux âmes bien nées le monde des travailleurs. Pour autant, on ne peut pas oublier le rôle politique majeur que le monde paysan, depuis la grande jacquerie du XIVe siècle, a souvent joué dans notre histoire. Ayant vécu la plus grande partie de ma vie à Montpellier, je reste profondément marqué, par exemple, par la grande révolte des vignerons du Midi de 1907 — Marcelin Albert et Ernest Ferroul en tête, sans oublier les « braves soldats du 17e » ! De toute évidence, les Gilets jaunes sont des héritiers de cette magnifique histoire.

Dans ce contexte, comment repenser l’aménagement du territoire pour que chacun y trouve sa place ?

J.-C.M. : Croire qu’on pourrait réaménager le territoire de façon à ce que « chacun y trouve sa place » sans sortir de la logique capitaliste est aussi absurde que d’imaginer une réforme du Monopoly garantissant à tous une fin de partie égalitaire. C’est bien avant tout, en effet, le culte capitaliste de la « croissance » (« accumuler pour accumuler, produire pour produire », ironisait Marx) qui conduit ainsi à « métropoliser » de plus en plus notre planète. Et donc à organiser en parallèle le sacrifice du monde paysan et la disparition de toute nature non encore bétonnée et artificialisée (à l’exception, bien sûr, de zones dites « naturelles » réservées au tourisme « éthique », et à la bonne conscience, de la bourgeoisie verte).

«Il ne faut pas oublier que, dans les années 1830, le mot de “socialisme” avait été forgé en réponse à celui d’“individualisme” »

Dans ces conditions, seul un retour aux intuitions politiques du socialisme originel — je pense, entre autres, à celui de Proudhon et des communards — pourrait donc réellement interrompre cette dérive suicidaire. Mais cela suppose qu’on réhabilite le concept d’autonomie locale et qu’on admette donc que le mot de démocratie n’a plus aucun sens si la plupart les décisions concernant notre vie quotidienne et locale — par exemple l’accès à la nourriture ou aux médicaments — doivent dépendre des aléas du marché mondial et d’une bureaucratie lointaine et hors-sol. C’est même ce qui conduisait Rosa Luxemburg à écrire qu’en France, le combat socialiste se confond en partie avec « celui du maire contre le préfet ». Concrètement, cela pourrait signifier par exemple que la plus grande partie de nos besoins — en tout cas tous nos besoins vitaux — devraient pouvoir se voir satisfaits par des biens produits et des services assurés, disons dans un rayon de 30 à 40 kilomètres (en novembre 2022, le journal La Décroissance a consacré un dossier passionnant à ce sujet). C’est d’ailleurs ainsi qu’on vivait encore dans la plus grande partie de la France des années 1950 et 1960. Je me souviens par exemple que mon grand-père bourguignon ne quittait sa commune et son potager qu’une fois par semaine, pour aller à Beaune se procurer les quelques produits indispensables qu’on ne trouvait pas au village. Inutile de préciser que depuis 40 ans, toutes les politiques libérales — qu’elles soient de droite ou de gauche — ont pris le chemin inverse et ont mis leur point d’honneur à encourager, au nom du
« Progrès » et de la « Modernité », la métropolisation du monde.

Justement, vous défendez les coutumes et les traditions, au risque de vous faire traiter de réactionnaire par la gauche. Vous semblez penser au contraire que c’est ce parti pris qui pourrait sauver la gauche. Expliquez-nous…

J.-C.M. : On ne peut pas comprendre le rejet hystérique que suscitent habituellement dans la gauche et l’extrême gauche libérales modernes les concepts de « coutume » et de « tradition » (quasiment assimilées à du fascisme, sauf bien sûr s’il s’agit de traditions propres aux communautés issues de l’immigration) si on n’en revient pas d’abord à l’axiome fondateur du libéralisme — qu’il soit économique ou culturel. C’est-à-dire à l’idée que l’homme est un être « indépendant par nature » et que la société ne peut représenter pour lui qu’un moyen rationnel de satisfaire ses désirs et ses intérêts privés.

C’est précisément pour combattre cet individualisme radical que Marx et les premiers socialistes tenaient donc autant à rappeler que l’homme est un « animal social » et que l’égoïsme et l’individualisme, loin d’être des données premières de la nature humaine, s’expliquent eux-mêmes en grande partie par le développement de la logique capitaliste (d’ailleurs, il ne faut jamais oublier que, dans les années 1830, le mot de « socialisme » avait été forgé en réponse à celui d’« individualisme »). On comprend alors que le concept de « tradition » — du fait qu’elle est, par définition, héritée et transmise — soit toujours vécu par un libéral cohérent — tous ne le sont pas ! — comme une atteinte « réactionnaire » à son droit de choisir intégralement la forme de vie correspondant à ses intérêts et ses fantasmes (ce qui inclut par exemple, de nos jours, le droit de changer de sexe). Il ne peut y voir que le signe de l’emprise étouffante que la société exerce sur l’individu.

Mais vous reconnaissez que toutes les traditions, y compris populaires, ne sont pas bonnes par définition !

J.-C.M. : Ce n’est évidemment pas parce qu’elle est populaire qu’une tradition est ipso facto défendable aux yeux d’un socialiste. Mais dans la mesure où l’existence des traditions nous rappelle que l’homme est avant tout un « animal social » et qu’il ne peut donc s’humaniser que dans et par la société, on comprend également que Marx en soit venu, au soir de sa vie, à définir le socialisme comme la « renaissance, dans une forme supérieure, d’un type social archaïque ». « Dans une forme supérieure », bien sûr, puisque le socialisme se propose par définition d’abolir tous les rapports sociaux qui reposent sur l’exploitation et l’oppression. Mais « d’un type social archaïque », parce que le socialisme — contrairement au libéralisme et à son idéal d’une société « atomisée » — n’entend pas s’en prendre au lien social lui-même ni, par conséquent, à toutes ces coutumes et traditions qui lui donnent couleur et chair. Une leçon bien oubliée par la gauche « sociétale ».

L’individualisme dont vous parlez touche également au langage…

J.-C.M. : Il est effectivement intéressant de noter que Marx voyait dans l’existence du langage l’une des preuves les plus décisives de l’absurdité des
« robinsonnades » (c’est le mot qu’il employait) libérales. Il est en effet difficile de nier que le langage est une création anonyme et collective, dont nul ne peut se prétendre l’inventeur et qui, par définition, nous a forcément été transmis par ceux qui nous précédaient, au sein d’un monde historique et culturel donné. En ce sens, une langue est un bien commun dont l’évolution — c’était une thèse d’Orwell — trouve généralement ses collaborateurs les plus créatifs chez les gens ordinaires et les poètes. Les dictionnaires et les académies n’étant évidemment là que pour enregistrer les usages et non — à la façon, aujourd’hui, du très libéral Petit Robert — pour en imposer de nouveaux.

« Le socialisme — contrairement au libéralisme et à son idéal d’une société “atomisée”— n’entend pas s’en prendre au lien social lui-même ni, par conséquent, à toutes ces coutumes et traditions qui lui donnent couleur et chair »

On peut donc voir dans la fabrication universitaire de l’écriture inclusive un exemple presque chimiquement pur de cette volonté constante des élites libérales de s’approprier tous les biens communs existants. Au nom de quel mandat du ciel, en effet, la langue commune devrait-elle échapper à l’inventivité spontanée des classes populaires pour devenir la propriété privée de militants de métier et d’experts autoproclamés ? Collaborer avec une organisation politique qui pratique l’écriture inclusive me paraît donc incompatible avec tout combat anticapitaliste !

Revenons à ces questions de traditions. Si, comme vous le dites, elles sont à l’origine défendues par le socialisme, pourquoi sont-elles à présent associées à la droite conservatrice et réactionnaire ?

J.-C.M : Pour répondre à cette question, il faut revenir à ce moment fondateur de l’histoire française moderne qu’a été la Révolution de 1789. Le clivage gauche/droite opposait en effet à l’origine — et surtout depuis 1815 — les partisans de l’Ancien Régime et ceux de la Révolution. Autrement dit, ceux — le plus souvent enracinés dans la France rurale — qui espéraient restaurer, en totalité ou en partie, le pouvoir de l’aristocratie terrienne et l’hégémonie de l’Église catholique, et ceux — plutôt implantés dans les villes — qui croyaient au contraire que seuls les progrès de la Raison (d’ailleurs rapidement réduits à ceux de la science et de l’industrie) offriraient à l’humanité le moyen de résoudre, l’un après l’autre, tous les problèmes rencontrés.

Le problème, c’est qu’en instillant ainsi partout, pour reprendre la célèbre formule de Gambetta, que le seul ennemi naturel des « progressistes », c’était le
« cléricalisme », la gauche radicale et républicaine du XIXe siècle ne pouvait qu’attiser le développement des « contradictions au sein du peuple ». C’est qu’à l’époque, la plupart des communautés paysannes puisaient encore le principe de leur cohésion sociale et de leur sens de l’entraide dans la religion catholique. Du coup, l’agressivité constante de la gauche urbaine à l’endroit de cette dernière ne pouvait évidemment qu’accroître le sentiment traditionnel de méfiance de ces communautés rurales envers le monde de la ville et du « Progrès ». Au risque, pour cette gauche républicaine, d’en venir ainsi à confondre philosophiquement l’opposition révolutionnaire entre « Progrès » et « Réaction » avec celle — pourtant autrement plus complexe et ambiguë — entre mode de vie urbain et mode de vie rural. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si, au début de la IIIe République, la gauche appelait encore avec mépris les députés de droite « les ruraux ». Cette analyse n’explique donc pas seulement le fait que la gauche moderne — c’était un des grands reproches que lui adressait Orwell — soit si peu sensible au rôle positif, voire révolutionnaire, que jouent presque toujours les traditions dans la résistance des peuples au capitalisme. Ce tropisme urbain de la gauche explique aussi en grande partie, selon moi, son absence presque totale de défenses immunitaires face à la métropolisation capitaliste du monde.

On peut critiquer cet esprit des Lumières, mais il a aussi incontestablement apporté beaucoup de choses positives, non ?

J.-C.M : C’est évident ! Ne serait-ce que parce que la philosophie des Lumières a permis de diffuser l’esprit critique dans tous les secteurs de la société et de stimuler ainsi toutes les formes de pensée rationnelle, aussi bien dans les sciences qu’en politique. Mais on ne doit pas pour autant oublier que le système capitaliste trouve, lui aussi, sa source idéologique majeure dans la philosophie des Lumières et, notamment, dans le libéralisme d’Adam Smith, de Voltaire et de Turgot. Il est clair, par exemple, que l’éloge du libre-échange intégral (repris plus tard avec enthousiasme par un Jacques Delors ou un Pascal Lamy) se fonde d’abord sur le droit supposé, pour chaque individu, de « vivre comme il l’entend », c’est-à-dire à l’abri de toutes les interventions de l’État.

De là, deux conséquences. D’une part, le fait que l’attitude des premiers socialistes envers la philosophie des Lumières était, en général, beaucoup plus complexe et nuancée (en un mot, plus dialectique !) que celle de la gauche moderne. Et, de l’autre, le fait que le capitalisme — loin d’être (comme le soutient encore habituellement cette gauche) un système « conservateur » ou même « réactionnaire » — repose, en réalité, sur une philosophie de la « destruction créatrice » et de l’innovation permanente qui explique que Marx ait pu le définir comme un système « éminemment révolutionnaire ». Si on l’oublie — au nom, par exemple, de ce dogme d’une stupidité sans nom selon lequel « tout ce qui bouge est rouge » —, le risque est alors grand d’en venir à confondre l’idée qu’« on n’arrête pas le progrès » avec celle qu’« on n’arrête pas le capitalisme ». Bien des déboires de la gauche post-mitterrandienne s’expliquent par cette confusion.

« On retrouve ici la célèbre formule du critique américain Russell Jacoby qui ironisait sur cette droite dite conservatrice “qui vénère le marché et maudit la culture qu’il engendre” »

Que pensez-vous des débats qui ont notamment animé la dernière élection présidentielle : la sécurité, l’immigration, l’identité… ?

J-C.M : Ce sont d’abord des débats qui tournent autour de réalités qu’une grande partie de la gauche s’est fait une spécialité de nier (tout comme elle niait, dans les années 1950, l’existence du goulag). C’est ce qui explique que la droite ait donc pu tranquillement s’en approprier l’analyse critique, tout en s’offrant, au passage, le luxe de rappeler aux classes populaires à quel point la nouvelle gauche
« sociétale » était devenue étrangère à leurs conditions de vie réelles. Le problème, c’est que ces réalités dont la gauche nie l’existence ne peuvent elles-mêmes être comprises qu’une fois replacées dans le cadre de la logique capitaliste. C’est en effet parce que cette dernière encourage en permanence l’« atomisation du monde poussée à l’extrême » (la formule est d’Engels) qu’on assiste, d’un côté, à une brutalisation croissante des rapports humains (dont la délinquance n’est qu’un des aspects) et, de l’autre, à la légitime révolte
« identitaire » de « ceux d’en bas » contre le démantèlement continu de leur mode de vie. Et c’est bien sûr aussi parce que l’économie capitaliste repose, par définition, sur la mise en concurrence généralisée des travailleurs du monde entier que l’immigration est devenue un phénomène de masse — comme le craignaient d’ailleurs déjà les socialistes du XIXe siècle.

Mais cela explique aussi, du même coup, la contradiction constitutive de la droite « CNews et Valeurs actuelles ». Elle n’a aucun mal, en effet, à dénoncer rituellement ces réalités dont la gauche sociétale s’obstine de façon suicidaire à organiser le déni. Mais en même temps, il lui est philosophiquement impossible d’admettre que c’est bien son cher système capitaliste qui est le premier responsable de ces réalités qu’elle dénonce. Bref, on retrouve ici la célèbre formule du critique américain Russell Jacoby qui ironisait sur cette droite dite conservatrice « qui vénère le marché et maudit la culture qu’il engendre ».

Il reste que si la plupart des gens admettent que le capitalisme n’est pas un modèle idéal, il préserve leur liberté, même au prix de la montée des inégalités.

J.-C.M : Je ne nie évidemment pas que le capitalisme ait longtemps garanti aux individus (du moins au XXe siècle et dans les pays occidentaux, et pour ces derniers, abstraction faite de leur empire colonial) un certain nombre de libertés élémentaires que le stalinisme, au même moment, foulait aux pieds. Il serait donc absurde, de ce point de vue, de mettre un signe d’égalité entre le régime de la Corée du Nord et celui des États- Unis. Reste à savoir si cette alliance entre capitalismes est aussi durable que le pensent la plu- part des gens. Les catastrophes sociales, écologiques et culturelles que ce système — à présent entré dans son stade terminal — ne manquera pas, dans les années qui viennent, de multiplier à l’infini (la possibilité d’une guerre mondiale n’est même plus à écarter) risquent en effet de le contraindre plus vite que prévu à devoir expérimenter des formes « post-démocratiques ». Le macronisme devrait nous alerter sur ce point.

On peut supposer que les régimes capitalistes sombrent dans une logique autoritaire, mais ce que retiennent majoritairement les gens, c’est que les projets socialistes ont enfanté des régimes totalitaires, à l’image du stalinisme…

J.-C.M : Toute la question est de savoir si le totalitarisme est bien l’unique conséquence logique possible de tout projet socialiste. La réponse de BHL à cette question a ainsi ces nouveaux intellectuels qui ont « afflué au parti […] pour occuper la plupart des places de rédacteurs dans les nouveaux journaux qui pullulent » et qui « considèrent l’université bourgeoise comme une école de
Saint-Cyr socialiste qui leur donne le droit d’entrer dans les rangs du parti ouvrier avec un brevet d’officier, sinon de général ». Or cette main- mise graduelle de l’intelligentsia des nouvelles classes moyennes sur les anciens partis socialistes ne permet pas seulement de com- prendre ce qui a peu à peu conduit l’ancienne social-démocratie à liquider ce qu’Orwell appelait la « vieille version égalitaire du socialisme ». Elle explique aussi la forme totalitaire et délirante que le projet socialiste allait logiquement revêtir en URSS. C’est qu’à la différence de cette vieille social-démocratie réformiste, l’intelligentsia bolchevik était sincèrement décidée à renverser le pouvoir de la bourgeoisie. Or seul un nouveau régime mental fondé sur le déni continuel de la réalité et le mensonge permanent à soi-même (ce qu’Orwell appelait la « double-pensée ») pouvait autoriser cette intelligentsia bolchevik à continuer de vivre en toute tranquillité d’esprit (et en éliminant au besoin tous les récalcitrants !) la contradiction entre son projet officiel d’édifier une société sans classe et son désir inconscient de « s’emparer du fouet ». Quitte à ce que soit alors — écrivait Guy Debord — « toute la vie sociale qui devienne démente ». Si Orwell a raison, ce n’est donc pas dans le projet socialiste lui-même qu’il faut chercher la clé du délire totalitaire. C’est d’abord dans sa confiscation progressive — source de toutes ses dénaturations — par l’intelligentsia des nouvelles classes moyennes.

« Les catastrophes sociales, écologiques et culturelles que ce système ne manquera pas de multiplier risquent de le contraindre à devoir expérimenter des formes “postdémocratiques”. Le macronisme devrait nous alerter sur ce point. »

Avez-vous le sentiment qu’aujourd’hui, cette confiscation que vous décrivez est encore à l’œuvre ?

J.-C.M : Je dirais même qu’elle est quasiment parvenue à son terme ! Il suffit en effet de relire la description que donnait Orwell, dans 1984 de cette intelligent si ambitieuse et totalitaire (elle se com- posait — notait-il — de « bureaucrates, de scientifiques, de techniciens, de leaders syndicaux, d’experts en publicité, de sociologues, de professeurs et de politiciens de métier ») pour constater qu’elle correspond exactement à la composition sociologique des noyaux dirigeants de la plupart des partis de gauche d’aujourd’hui. À ceci près que ces derniers ont également perdu, entre-temps, l’essentiel de leur base militante populaire. Et donc avec elle ce minimum de bon sens et de contact avec la réalité qu’apporte toujours aux intellectuels bourgeois le fait d’être quotidiennement liés aux classes populaires. C’est toute la différence, en somme, entre les grands intellectuels staliniens des années 1950 et une Sandrine Rousseau, dont le délire idéologique ne peut plus rencontrer, désormais, la moindre limite !

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