Jean-Claude Michéa : «Il y a une légitime révolte “identitaire” de “ceux d’en bas” contre le démantèlement continu de leur mode de vie…»

Jean-Claude Michéa accorde très peu d’entretiens aux médias. Parti vivre dans un petit village des Landes, il a accepté de nous recevoir pour nous livrer sa vision de la société. Le philosophe est un défenseur infatigable des classes populaires, de leurs traditions et de leur modes de vie. Il déplore au passage le mépris des élites des métropoles à l’égard des gens de la France périphérique. Spécialiste du libéralisme, auteur d’un essai intitulé « L’empire du moindre mal », il décortique les phénomènes sociaux contemporains avec une acuité rare. Sa critique implacable des « progressistes de gauche » d'aujourd’hui éclaire toujours le débat de manière inattendue.

Entretien réalisé par Frédéric DURAND

Une question personnelle pour commencer. Vous avez décidé, il y a plus de six ans, de partir de la métropole pour aller vivre dans la France rurale, dans les Landes. Qu’y avez-vous trouvé ?

Jean-Claude Michéa : J’y ai d’abord trouvé une confirmation de toutes les analyses de Christophe Guilluy sur la « France périphérique » ! Notre village, par exemple, ne possède plus le moindre café ni le moindre commerce, et la première boulangerie se trouve à dix kilomètres. Ajoutons que les transports en commun ont presque entièrement disparu et qu’il est donc impossible de survivre ici sans voiture. Nous avons également très vite compris ce qu’était un « désert médical » : le seul médecin référent que nous avons pu trouver dans la région a aujourd’hui 76 ans ! Mais à côté de cela, nous avons aussi découvert des formes d’entraide et de solidarité dont il ne reste presque aucune trace dans les grandes métropoles. Ici, par exemple, la notion de « coup de main » entre voisins n’est jamais un vain mot, même pour des travaux d’importance. Sans oublier, bien sûr, un art de vivre coloré et festif, centré autour des repas en commun au foyer rural, de la chasse à la palombe, du rugby et de la corrida — j’entends déjà hurler tous les Aymeric Caron ! Or pour moi, le lien philosophique est évident entre un tel art de vivre populaire et le sens de l’entraide auquel je faisais allusion.

Qu’est-ce qui explique que dans les métropoles, ces valeurs semblent avoir disparu ?

J.-C.M. : La logique du capitalisme ! Il suffit d’ailleurs d’avoir joué une fois au Monopoly pour vérifier que cette logique de la concurrence « libre et non faussée » conduit mécaniquement à concentrer le capital — l’avenue Foch — entre des mains toujours moins nombreuses. Ce qui est nouveau, en revanche, avec l’entrée du capitalisme dans son stade « néolibéral », c’est que le fossé grandissant entre gagnants et perdants de la mondialisation libérale se traduit désormais par une ségrégation spatiale historiquement inédite. En effet, jusque dans les années 1960, il était encore possible de trouver à Paris, comme dans la plupart des autres métropoles, un grand nombre d’usines, et donc une classe ouvrière importante. De nos jours, au contraire, un bourgeois parisien (qu’il soit bohème ou non) n’a quasiment plus aucun contact avec les classes populaires réelles, sinon avec celles qui travaillent à son service (restauration, nounous, femme de ménage, etc.). Et comme celles-ci sont, en général, issues de l’immigration (puisque c’est une main-d’œuvre moins chère), la vision métropolitaine des classes populaires s’en trouve donc considérablement faussée.

« Le monde scintillant des élites reste désespérément enfermé dans ses naïves certitudes métropolitaines »

Vous dites que le regard que les classes populaires de la France périphérique, de la France de la ruralité, des bourgs, des villes petites et moyennes, des territoires d’outre-mer, portent sur notre société est bien plus lucide que celui des habitants des métropoles. Pourquoi ?

J.-C.M. : C’est un point que les élites métropolitaines ont visiblement toujours autant de mal à comprendre. En effet, il leur est quasiment impossible d’admettre que la vision politique des classes populaires de la France périphérique est souvent beaucoup plus lucide et rationnelle que la leur. La raison en est simple : alors que les élites métropolitaines demeurent pathétiquement prisonnières de leur bulle sociologique et spatiale — au point de ne plus pouvoir imaginer qu’une autre manière de vivre que la leur soit encore possible (sauf à être tenue pour « barbare », à l’image de celle du chasseur ou de l’aficionado) — les classes populaires de la France périphérique se retrouvent au contraire sans cesse confrontées à deux réalités très différentes. D’une part, celle qu’elles ont constamment sous les yeux et que Christophe Guilluy a très bien décrite. Et de l’autre, celle — d’un ethnocentrisme métropolitain sidérant — que leur renvoient en continu le monde médiatique officiel et cette envahissante propagande publicitaire qui, sous couleur de promouvoir la « diversité », ne fait en réalité que promouvoir le mode de vie parisien et CSP+. On en conclura que la vision politique des classes populaires « périphériques » fait donc toujours appel, par définition, à deux sources d’information contradictoires. Là où le monde scintillant des élites reste désespérément enfermé dans ses naïves certitudes métropolitaines.

La France populaire, la France rurale, est souvent méprisée. Peut-être est-elle aussi trop sage et silencieuse ?

J.-C.M. : Le « plouc », figure ultime du « beauf », occupe assurément la première place dans la hiérarchie du dégoût qu’inspire toujours aux âmes bien nées le monde des travailleurs. Pour autant, on ne peut pas oublier le rôle politique majeur que le monde paysan, depuis la grande jacquerie du XIVe siècle, a souvent joué dans notre histoire. Ayant vécu la plus grande partie de ma vie à Montpellier, je reste profondément marqué, par exemple, par la grande révolte des vignerons du Midi de 1907 — Marcelin Albert et Ernest Ferroul en tête, sans oublier les « braves soldats du 17e » ! De toute évidence, les Gilets jaunes sont des héritiers de cette magnifique histoire.

Dans ce contexte, comment repenser l’aménagement du territoire pour que chacun y trouve sa place ?

J.-C.M. : Croire qu’on pourrait réaménager le territoire de façon à ce que « chacun y trouve sa place » sans sortir de la logique capitaliste est aussi absurde que d’imaginer une réforme du Monopoly garantissant à tous une fin de partie égalitaire. C’est bien avant tout, en effet, le culte capitaliste de la « croissance » (« accumuler pour accumuler, produire pour produire », ironisait Marx) qui conduit ainsi à « métropoliser » de plus en plus notre planète. Et donc à organiser en parallèle le sacrifice du monde paysan et la disparition de toute nature non encore bétonnée et artificialisée (à l’exception, bien sûr, de zones dites « naturelles » réservées au tourisme « éthique », et à la bonne conscience, de la bourgeoisie verte).

«Il ne faut pas oublier que, dans les années 1830, le mot de “socialisme” avait été forgé en réponse à celui d’“individualisme” »

Dans ces conditions, seul un retour aux intuitions politiques du socialisme originel — je pense, entre autres, à celui de Proudhon et des communards — pourrait donc réellement interrompre cette dérive suicidaire. Mais cela suppose qu’on réhabilite le concept d’autonomie locale et qu’on admette donc que le mot de démocratie n’a plus aucun sens si la plupart les décisions concernant notre vie quotidienne et locale — par exemple l’accès à la nourriture ou aux médicaments — doivent dépendre des aléas du marché mondial et d’une bureaucratie lointaine et hors-sol. C’est même ce qui conduisait Rosa Luxemburg à écrire qu’en France, le combat socialiste se confond en partie avec « celui du maire contre le préfet ». Concrètement, cela pourrait signifier par exemple que la plus grande partie de nos besoins — en tout cas tous nos besoins vitaux — devraient pouvoir se voir satisfaits par des biens produits et des services assurés, disons dans un rayon de 30 à 40 kilomètres (en novembre 2022, le journal La Décroissance a consacré un dossier passionnant à ce sujet). C’est d’ailleurs ainsi qu’on vivait encore dans la plus grande partie de la France des années 1950 et 1960. Je me souviens par exemple que mon grand-père bourguignon ne quittait sa commune et son potager qu’une fois par semaine, pour aller à Beaune se procurer les quelques produits indispensables qu’on ne trouvait pas au village. Inutile de préciser que depuis 40 ans, toutes les politiques libérales — qu’elles soient de droite ou de gauche — ont pris le chemin inverse et ont mis leur point d’honneur à encourager, au nom du
« Progrès » et de la « Modernité », la métropolisation du monde.

Justement, vous défendez les coutumes et les traditions, au risque de vous faire traiter de réactionnaire par la gauche. Vous semblez penser au contraire que c’est ce parti pris qui pourrait sauver la gauche. Expliquez-nous…

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