George Sand et la forêt de Fontainebleau, l’alliance de l’écologie et du féminisme

Patrick Scheyder rend hommage à la forêt de Fontainebleau et à George Sand, visionnaire qui écrivait : «Les grands végétaux sont donc des foyers de vie qui répandent au loin leurs bienfaits (…) supprimer leurs émanations, c’est changer d’une manière funeste les conditions atmosphériques de la vie humaine.»

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Les Franciliens, heureux de trouver à Fontainebleau l’air pur et les joies de l’escalade, ignorent souvent qu’ils le doivent à des artistes : Théodore Rousseau et la flamboyante George Sand. Tout se joue dans ces années 1830 à 1880, capitales pour les idées nouvelles. Ajoutons au tableau Victor Hugo : un personnage complet et complexe, à la fois écrivain, peintre et homme politique de premier plan.

À l’heure où la France s’émeut de l’incendie de Notre-Dame de Paris, rappelons que chez nous, la préservation du patrimoine bâti et naturel est liée directement à la cathédrale. Car lorsque Victor Hugo écrit son roman Notre-Dame de Paris en 1831, l’illustre bâtisse prend l’eau ! Malmenée par la Révolution qui l’a transformée en entrepôt à marchandises, rafistolée à la va-vite pour le sacre de Napoléon Ier en 1804, la cathédrale menace ruine. Hugo, féru d’architecture médiévale, écrit dans sa préface : « Inspirons s’il est possible, à la nation l’amour de l’architecture nationale. C’est là, l’auteur le déclare, un des buts principaux de ce livre ». Esmeralda, Quasimodo, Frollo, un conte fantastique pour sauver la grande Dame. Et ça marche ! Le roman est un immense succès.

En 1832, Hugo écrit logiquement : « Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu’on la fasse. » Reconnaissons au pouvoir en place — celui du roi Louis-Philippe — l’initiative d’une inspection des monuments historiques qui sauvera Notre-Dame, Versailles et maints chefs-d’œuvre.

Mais pour la forêt, c’est tout autre chose

Car Louis-Philippe est un roi libéral et gestionnaire, grand propriétaire foncier et peu enclin aux élans romantiques.

Qu’est-ce que Fontainebleau, en 1830 ? Une forêt à l’abandon, pillée à la Révolution, malmenée par les changements de régime et de gestion. Bref, elle rapporte peu, et loin d’être boisée comme aujourd’hui, on y voit des chênes tutélaires voisinant avec des landes couvertes de genévriers, de bruyères. Des vaches et des moutons y paissent. Le petit peuple vit de la cueillette des fougères pour emballer le raisin, du jonc pour faire sécher les fromages de Brie…

Toutes choses négligeables aux yeux d’un roi qui, conseillé par la toute jeune École royale forestière de Nancy, songe à « valoriser » en termes actuels. C’est-à-dire : arracher les fougères, vendre les vieux chênes, et planter à leur place des pins sylvestres de meilleur rapport. C’est qu’en seize ans, de 1831 à 1847, l’administration forestière reboise à Fontainebleau 6 200 hectares, dont 5 408 en résineux et… seulement 792 en arbres feuillus. Les vieux chênes sont abattus, pour faire des lattes de parquet. Un saccage qui anéantit les écosystèmes.

C’est alors qu’intervient notre « Hugo des forêts », le peintre paysagiste Théodore Rousseau. Ce dernier n’est enclin ni à la politique ni à l’activisme, contrairement à Sand ou à Hugo. Mais féru de nature, amoureux de l’arbre qu’il a la subtile intelligence de peindre et de traiter comme un être vivant, Théodore enrage ! Il quitte Paris pour peindre dans le petit village de Barbizon, et voici ses chers arbres sacrifiés au nom de la rentabilité.

C’est instinctif, il se révolte. Avec ses jeunes amis peintres (ils ont entre 24 et 30 ans), ils arrachent de nuit les pieds de pin, et anticipent sur nos actuels faucheurs de maïs OGM. Les voici installés dans l’auberge Ganne de Barbizon, où aurait sévi la règle du « pain pour pin », autrement dit le gîte et le couvert contre un pied de pin honni. Ajoutons que M. Ganne, l’aubergiste, est républicain…

Et ça marche, là aussi ! Soutenus par une partie de la presse parisienne, par le goût de la peinture de paysage qui monte, ils font reculer Louis-Philippe dès 1839. Les peintres ferraillent encore quelques années, pour obtenir cette fois de Napoléon III une première mondiale : la sanctuarisation en 1861 de 1 097 hectares, qu’on appellera les Séries artistiques. La France est ainsi pionnière en protection de la nature, devançant de onze ans la création du parc national de Yellowstone aux États-Unis, en 1872.

La cause de George Sand

1872 précisément. C’est là qu’intervient George Sand, incroyable figure d’un conte cette fois bien réel. George suit cette affaire dès le début, et pour cause : c’est grâce à elle que Fontainebleau est devenu célèbre en 1833.

Elle découvre alors un roman, Obermann, écrit voici 30 ans par un obscur écrivain du nom de Senancour. Ce dernier exalte la solitude de la Suisse, mais aussi celle de Fontainebleau. Sand tombe sous le charme ! Elle écrit un article élogieux, et toute la génération de 1830 la suit : Hugo bien sûr, le pianiste Franz Liszt, Michelet l’historien. Sand traîne son amant Musset à Fontainebleau, lui qui déteste la campagne. Victime d’hallucinations nocturnes aux gorges de Franchard, Musset croit voir un fantôme qui ne serait que lui-même. Ambiance ! Enfin, Fontainebleau devient aux Romantiques ce qu’est la forêt de Brocéliande aux chevaliers de la Table ronde : une forêt mythique.

Mais Sand est autant une femme de passion que de raison. C’est à ce dernier titre qu’elle reprend l’affaire de Fontainebleau en 1872. Et elle la mène — pour la première fois — sur le terrain de l’écologie. Rousseau est mort en 1867 ; la France a perdu la guerre de 1870, les coupes habituelles n’ont pu avoir lieu. Et l’État a besoin d’argent !

« Un arbre est un édifice ; une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire. »
Victor Hugo

On abat sans pitié. Une pétition circule alors, initiée par le Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau. Spontanément, Victor Hugo les soutient : « Un arbre est un édifice ; une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire. »

Les artistes demandent la protection de Fontainebleau sur le modèle des monuments historiques. La forêt ? Un monument naturel. Mais Sand va plus loin. Le 13 novembre 1872, elle écrit dans le journal Le Temps une tribune de douze pages sur Fontainebleau. Texte fondateur, et prise de conscience visionnaire : « Les grands végétaux sont donc des foyers de vie qui répandent au loin leurs bienfaits (…) supprimer leurs émanations, c’est changer d’une manière funeste les conditions atmosphériques de la vie humaine », dit-elle. Sand imagine alors la fin de la vie sur Terre, par une exploitation excessive des ressources : « Partout le combustible renchérit et devient rare. La houille est chère aussi, la nature s’épuise et l’industrie scientifique ne trouve pas le remède assez vite. Irons-nous chercher tous nos bois de travail en Amérique ? Mais la forêt vierge va vite aussi et s’épuisera à son tour. »

Des mises en garde écologiques, il y a 150 ans

Et d’avertir : « Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. » Sand en appelle logiquement à une économie de moyens : « (…) si ces besoins [de l’homme] ne s’imposent pas, dans un temps donné, une certaine limite, il n’y aura plus de proportion entre la demande de l’homme et la production de la planète. »

Plus loin, elle anticipe sur la géo-ingénierie, soit la modification artificielle du climat par l’humain : « Arrivera-t-on à prétendre que l’atmosphère doit être partagée, vendue accaparée par ceux qui auront les moyens de l’acheter ? (…) voyez-vous d’ici chaque propriétaire balayant son coin de ciel, entassant les nuages chez son voisin, ou, selon son goût, les parquant chez lui (…) ? » À l’heure où des milliardaires collapsologues pensent à se retirer dans leurs paradis dépollués, les paroles de Sand font mouche !

Enfin, celle qui fut socialiste et républicaine en appelle aux citoyens : « Nous tous, protestons aussi, au nom de notre propre droit et forts de notre propre valeur, contre des mesures d’abrutissement et d’insanité. »

Avec ce texte de 1872, Sand a franchi le pas d’une perception esthétique à une vraie conscience écologique de l’interaction des systèmes du vivant. Et il n’est sans doute pas anodin que les ZAD du XXIe siècle affirment en parallèle la fin de la domination de l’humain sur la nature, et la fin de la domination de l’homme sur la femme. Suivant de ce fait le chemin que Sand traça par intuition, dans sa vie personnelle et d’activiste, voici 150 ans.

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