Articles dossier, ENTRETIEN

Olivier Bouba-Olga Le bien-être des populations plutôt que la compétitivité

Olivier Bouba-Olga est économiste, professeur des universités, en détachement comme chef de service « études et prospective » de la région Nouvelle-Aquitaine. Propos recueillis par Dominique Sicot.
La rédaction
La rédaction
Publié le 19 avril 2022

— Vous estimez qu’il faut se « désintoxiquer » de la mythologie de la « CAME » [Compétitivité, Attractivité, Métropolisation, Excellence]. Que voulez-vous dire par là ?

Olivier Bouba-Olga : Dans des travaux réalisés avec Michel Grossetti en 2018, nous avions contesté une approche dominante affirmant que l’avenir pour l’économie française se trouvait dans les très grandes villes, dans les métropoles. Hors de là, point de salut ! D’où la loi MAPTAM (Mobilisation de l’action publique territoriale et affirmation des métropoles) en 2014.

Selon cette théorie, les territoires sont en compétition dans le cadre de la mondialisation. L’action publique ne doit donc soutenir que ceux qui peuvent être compétitifs, c’est-à-dire les métropoles, parce qu’elles sont plus attractives et plus innovantes. Les autres territoires se trouvant ainsi réduits à espérer que la réussite des métropoles ruisselle sur eux.

Or cette théorie ne tient pas la route empiriquement. Prenons par exemple le taux de croissance de l’emploi : certaines métropoles sont certes très dynamiques, mais d’autres sont dans la moyenne, et d’autres en dessous. Une métropole n’est pas forcément plus performante, plus compétitive. Quant aux autres territoires — villes moyennes, petites villes, territoires ruraux — là aussi, c’est la diversité qui règne.

Ce qui prédomine, ce sont les différences entre macro-régions : les parties ouest et sud de la France vont plutôt bien, pour un grand quart nord-est, c’est plus difficile.

— Faut-il repenser l’aménagement du territoire ?

OB : Il y a des potentialités de développement et d’innovation sur beaucoup de territoires. Encore faut-il que les habitants puissent couvrir leurs besoins de base : se former, se soigner, accéder à la culture, se déplacer, etc. C’est cela, la question fondamentale. Et les réponses à apporter ne sont pas les mêmes en milieu urbain et en milieu rural.

De plus, il faudrait réinterroger les objectifs politiques. Dans le discours pro-métropoles, l’essentiel tourne autour de la compétition mondiale, la création de richesses et d’emplois. Certes, c’est important. Mais aujour­d’hui, il y a des enjeux énormes en termes de transition économique, sociale et environnementale. La crise des Gilets jaunes comme la crise liée au Covid invitent également à une remise en cause des fina­­lités de l’action politique.

En région Nouvelle-Aquitaine, par exemple, est-ce que le but c’est que le taux de croissance de l’emploi à Bordeaux soit supérieur à celui de Toulouse, celui de Poitiers supérieur à celui de Limoges ? Ou plutôt que les populations qui résident sur ces territoires puissent bien vivre et que l’on puisse collectivement couvrir les besoins présents et futurs de ces popu­lations ?

— Vous avez mis entre parenthèses votre carrière et travaillez pour la Région Nouvelle-Aquitaine. Pourquoi ?

OB : Je fais le pari qu’en produisant des études plus précises, mieux territorialisées, approfondies, on doit être capable de mieux agir sur des territoires. Dans le service que je dirige au sein de la Région, ma mission consiste à identifier les territoires qui ont un problème de chômage, d’artificialisation des sols, etc., de comprendre pourquoi, et de donner des éléments pour orienter l’action publique.

Grâce à ces études, on va s’apercevoir qu’à tel endroit le chômage est lié à des problèmes de mobilité — manque de transports publics, pas de permis de conduire, de véhicule… — qui empêchent des personnes de postuler à certains emplois. Ailleurs, le problème sera lié au fait que les personnes au chômage n’ont pas les compétences requises pour les emplois proposés. Les réponses en termes d’action publique sont donc différentes.

« Christophe Guilluy a généralisé son propos à outrance, opposant une France des métropoles, innovante, où tout va bien et une France périphérique qui souffre et se meurt. C’est faux. »

— Diriez-vous que les villages meurent ?

OB : On ne peut pas assimiler territoire rural et déclin. Cette vision a été très popularisée par les écrits de Christophe Guilluy sur la « France périphérique », qui ont mis en évidence que dans certains territoires ruraux, il y avait des gens pauvres, qui souffraient, que cela n’était pas réservé aux banlieues des grandes villes.

Mais il a généralisé son propos à outrance, opposant une France des métropoles, mondialisée, innovante, où tout va bien et une France périphérique qui souffre et se meurt. C’est faux. La réalité est bien plus complexe. Certains territoires ruraux sont confrontés à une baisse de population continue. D’autres ont une dynamique démographique croissante et ne sont pas seulement des villages-dortoirs.

L’inspiration politique réserve cet article à ses abonnés, mais serait ravie de vous compter parmi eux.
Rejoignez une aventure éditoriale
libre et inspirante

ça peut vous intéresser

Innovation

Après quinze ans de dématérialisation accélérée des services publics, Villeurbanne fait figure de pionnière en instaurant un droit local au non-numérique, opposable devant le tribunal administratif. Depuis 2023, la ville...

Innovation

À Pau, le jumeau numérique est devenu un outil central de transformation urbaine. Bien plus qu’une vitrine technologique, ce modèle 3D de haute précision structure aujourd’hui l’action municipale, de la...

Innovation

Comment ramener les consommateurs dans les centres-villes et soutenir concrètement le commerce de proximité ? Avec sa carte-cadeau locale Proxity, filiale du groupe EDF, propose une réponse concrète. Pensée avec...

Innovation

Début 2026, Bordeaux Métropole déploie NaviLens sur l’ensemble de ses abris voyageurs. Cette technologie de QR code "augmenté", détectable à distance, permet aux personnes aveugles et malvoyantes d’accéder via leur...

Innovation

Lancé il y a un an, l'Office du pouvoir d'achat de Mornant (Rhône) est une idée simple et très peu coûteuse pour cette commune de 6 274 habitants qui a...

Innovation

Face à la recrudescence des punaises de lit, Vitry-sur-Seine dans le Val-de-Marne déploie un plan de lutte fondé sur la prévention et la mobilisation des habitants. Prêt de matériel à...

Innovation

Marseille Habitat, bailleur social de la Ville, a lancé en septembre 2025 un syndic social et solidaire destiné aux petites copropriétés dégradées du centre-ville. L’objectif est clair : prévenir l’habitat...

Innovation

À l’approche de Noël, l’Agence de développement et d’urbanisme du Pays de Montbéliard a choisi l’humour pour aborder la loi Zéro artificialisation nette (ZAN). En imaginant un « Zéro animation...

Innovation

En Suède, les 4H-gårdar constituent un réseau national de fermes pédagogiques associant animaux, petite agriculture et activités nature. À Uppsala, la municipalité finance directement leur fonctionnement, avec jusqu’à 3,8 millions...

NE PERDEZ PAS L’INSPIRATION,

ABONNEZ-VOUS À LA NEWSLETTER

Votre adresse de messagerie est uniquement utilisée pour vous envoyer les lettres d’information de la société Innomédias. Vous pouvez à tout moment utiliser le lien de désabonnement intégré dans la lettre d’information.
En savoir plus sur la gestion de vos données personnelles et vos droits