Écologie et République : le droit naturel

À l’heure où le concept de République écologique se fait jour, quel est le lien historique entre la République française et l’écologie ? Par Patrick Scheyder.

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L’écologie, y compris l’écologie politique, est-elle une nouveauté ? Non, et plus encore, la République française est née d’une vision très spécifique de la nature au XVIIIe siècle. Le paradoxe est que nous l’apprenons à l’école, mais que le lien n’est pas dit entre l’histoire de France, éminemment fondatrice, et notre présent.

Brumaire, dans le calendrier républicain.

On apprend que les mois furent rebaptisés de noms d’événements climatiques (Pluviôse, Ventôse, Brumaire, etc.). On sait aussi que les noms des jours autrefois attribués à des saints (la Saint-Pierre, la Saint-Victor, etc.) sont débaptisés pour être remplacés par des noms de fruits, de légumes ou de céréales : le jour du poireau, du navet, de la prune. Poésie et fantaisie, mode que tout cela, nous dit-on ! N’est-ce pas Fabre d’Églantine, un poète révolutionnaire, qui mit les fruits et légumes dans le calendrier ? Et puis, Marie-Antoinette n’élevait-elle pas des moutons au hameau de Versailles ?

Ce ne seraient-là que bergeries et rêveries. Non, c’est tout le contraire, c’est un vrai changement de paradigme qui est tout sauf innocent. C’est pensé, c’est politique et stratégique, et ce n’est qu’accessoirement poétique. Que ne dirait-on pas si les maires des villes écolos de 2022 rebaptisaient, par exemple, leur avenue Thiers en avenue de la Betterave ou de la Carotte ? On fit bien plus en 1793, ce qui tend à prouver que la Révolution française fut une révolution politique, et naturaliste.

Mais que vient faire la Nature au sein des Droits de l’homme et du citoyen, me direz-vous ? Quel lien révolutionnaire y a-t-il entre l’animal supérieur que sont la Femme et l’Homme, et une tomate ? Tout, absolument tout, et là encore il suffit de lire ce qu’on nous apprend. C’est une source de richesse, de surprises et d’inspiration pour le présent.

Appelons cela la culture, ou l’éducation — une obligation de l’école républicaine —, une culture qui n’est pas que l’Art, la poésie ou la musique. La culture, on le voit bien ici, c’est aussi l’ensemble de notre système démocratique et républicain. Car la République est une culture en soi, et s’il faut la réformer et la repenser, on doit en fouiller les racines.

Quelle est la base légale et naturelle de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ? Rappelons qu’avant la Révolution, le droit monarchique de l’Ancien Régime est fondé sur le « droit divin ». En d’autres termes, le Roi de France est « envoyé », il est légitimé par Dieu dans sa fonction. Dans le même temps, on valide aussi l’inégalité : certains naissent favorisés (les nobles) et d’autres défavorisés (tous les autres). Les nobles sont bénis, les autres le sont moins. La source d’une humanité à trois vitesses (noblesse-clergé-tiers état) serait d’origine divine, fruit de causes mystérieuses qui échappent au commun des mortels. Cruelle destinée, et inégalitaire par excellence. Pour sortir de cette logique binaire, il fallut chercher d’autres origines au droit. C’est alors que surgit le droit naturel, véritable challenger du droit divin. La fin du xviie siècle et le xviiie siècle sont traversés par une réflexion constante sur ce droit naturel, qui va régénérer la société. L’accouchement pénible de l’écologie actuelle n’est pas sans rapport avec cette période de questionnement révolutionnaire. Il s’agit en effet au xxie siècle — et une nouvelle fois — de redéfinir la place de l’humain dans la nature, mais aussi de s’inspirer de la nature pour vivre en harmonie avec elle.

En tant que Français, nous sommes les héritiers et les continuateurs directs du droit naturel. Mais ! Un héritage ne vaut que par deux actes : la conscience d’hériter, et l’inventaire dynamique de cet héritage. À défaut de cette conscience, on risquerait de chercher bien loin ce qui est tout près. Oui, ce n’est pas d’aujourd’hui que les penseurs, les philosophes et parfois les politiques se nourrissent de la science de leur temps. Vous lisez Science & Vie ou le rapport du GIEC ? Eh bien, vous faites comme messieurs Rousseau et Voltaire, comme Diderot ou d’Alembert, qui cherchent dans la science une inspiration pour la société du futur. Ils lisent beaucoup : les dernières avancées du naturaliste Buffon, soit 36 volumes de son Histoire naturelle parue de 1749 à 1789 ; de Condillac qui réfute la théorie de l’animal-machine de Descartes, ce même Condillac qui réhabilite la valeur des sensations pour comprendre le monde. Mais aussi du botaniste Linné, qui classe les animaux et les plantes, de façon raisonnée. C’est de l’ensemble de ces inventaires, de la connaissance scientifique du vivant, comprise et traduite par des philosophes et des politiques, qu’est née la Révolution française. Les Lumières, c’est la connaissance.

Et les « nouveaux imaginaires » du XVIIIe siècle, quels étaient-ils ? Une société plus juste, avec de justes droits comme de justes devoirs. Bref, une société plus égalitaire, une société aussi plus solidaire. La Nature et ses mécanismes deviennent une source d’information, on tend vers une sorte de biomimétisme sociétal où sciences, aspirations naturelles et philosophie convergent vers le nouveau modèle social. Mais tout le monde n’est pas d’accord ! Tandis que Voltaire voit dans la nature le règne de l’inégalité (le plus fort y impose sa loi au plus faible), Jean-Jacques Rousseau n’en tire pas les mêmes conclusions. Pour Rousseau et ses adeptes, la Nature est bonne, ce qui ne veut pas dire angélique. Rousseau ne méconnaît rien des brutalités ni des douceurs du vivant, mais son interprétation penche vers la seconde.

L’écologie ne sauvera pas le monde
sans une bonne dose de philosophie.

Cela est essentiel, car la Nature, au-delà de la science, c’est aussi comment on la comprend, comment on la voit et comment on l’aime. Et sans doute faut-il lire les affres de l’écologie du XXIe siècle, par sa faiblesse à ne parler que de chiffres et de rapports. Fussent-ils vrais (ils le sont bien évidemment) qu’ils peinent à toucher les cœurs. Il semble que Rousseau l’ait fort bien compris, car il associe les bienfaits de la nature, à une vision sensible de celle-ci. Il « aime » les bois, les champs, des coins isolés ; il aime les plantes et il s’en émeut. Il le dit, et plus encore il part de ces émotions pour imaginer une société qui soit meilleure, par la vertu de cette Nature qui serait bonne. Mais pourquoi est-elle bonne ? Parce qu’elle permet la vie, comme une richesse première et ultime. Simplement cela, ce qui est beaucoup, ce qui est aussi la sensation de nos jeunes générations qui veulent vivre simplement, vivre bien et mieux. Plus exactement : trouver une raison objective et sensible de vivre. On peut dire que la vraie révolution de Rousseau fut celle de la sensibilité, ce qui n’est pas faux. D’une nature étrangère et dure, qui pouvait être une ennemie, il a su nous faire voir une nature amie. Une nature qui semble résonner aux affects de l’humain. Ce que les scientifiques du XXIe siècle disent aussi : les végétaux ont une forme d’intelligence, de sensibilité. Ils communiquent, ils perçoivent et réagissent, et les animaux de même.

Et la Révolution, dans tout cela ? La révolution politique fait une lecture pragmatique du droit naturel. A-t-on déjà vu naître un bébé avec une couronne, tandis que l’autre naîtrait avec des fers ? Dans une maternité, les bébés naissent certes différents de sexe, de corps et de visage, mais ils naissent aussi égaux par la nature. Égaux dans leur fragilité, égaux dans une culture qui ensuite nous éduquera et nous soutiendra. Faisons de nos souvenirs de collège et de lycée, une réalité au quotidien : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Ce « droit » est le droit naturel. Le véritable acte de naissance de la République est par conséquent l’accouchement, là par où tout le monde passe. Une idée géniale, parce que constatée et inéluctable. La constitution de 1793 le précise, article 3 : « Tous les hommes sont égaux par la nature et devant la loi. » C’est par ce constat que la royauté, appelée tyrannie, est dite contre nature, car elle ne suit pas l’égalité naturelle.

Parions que les nouveaux imaginaires du XXIe siècle devront faire à leur tour une
synthèse du savoir, mais aussi de l’intuition comme de la raison pour promettre un avenir meilleur. L’écologie ne sauvera pas le monde, sans une bonne dose de philosophie.

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