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Quand les valeurs s’enferment dans des bulles numériques

par Étienne KLEIN

Les jeunes, nés alors qu’internet existait déjà, sont les plus « connectés » d’entre nous. Cet état de fait pourrait-il avoir un effet sur leur rapport à la vie politique, notamment sur leur comportement électoral, notoirement différent de celui de la population générale ?

À l’évidence, les technologies numériques charpentent de plus en plus l’organisation de nos existences. Elles modifient notamment notre lecture de la réalité en faisant circuler dans les mêmes canaux de communication des éléments appartenant à des registres pourtant très différents : connaissances, croyances, informations, opinions, commentaires, fake news… Immanquablement, les statuts respectifs de ces divers éléments se contaminent (comment distinguer une connaissance de la croyance d’une communauté particulière ? Une information d’une fake news ?).

Les technologies numériques collaborent surtout à l’avènement progressif, mais étonnamment rapide d’une nouvelle condition de l’individu contemporain : dès lors qu’il est connecté, celui-ci peut désormais façonner son propre accès au monde depuis son smartphone en choisissant les communautés numériques qui lui correspondent le mieux. En retour, il est partiellement façonné par les contenus qu’il reçoit en permanence.

Ainsi bâtit-il une sorte de monde sur mesure, de « chez-soi idéologique » en résonance avec lui-même. Il n’a d’ailleurs pas nécessairement besoin de le désirer consciemment : certaines des communautés susceptibles de lui convenir peuvent lui être proposées par des algorithmes d’intelligence artificielle capables d’identifier son profil psychologique, ses inclinations politiques et son tropisme culturel ou intellectuel, ce qui peut l’influencer jusque dans ses croyances les plus profondes. Se constituent ainsi ce qu’Alexis de Tocqueville appelait (dans De la démocratie en Amérique) des « petites sociétés », c’est-à-dire des sortes de clans ayant des convictions et des pensées très homogènes, et en général une cause particulière à défendre. Ces petites sociétés ne sont donc nullement des lieux de réflexions ou de débats contradictoires comme l’étaient les salons du XVIII e siècle, mais les chambres d’écho des pensées collectives de groupes particuliers. Si je me permets de rappeler cette évolution si manifeste que chacun d’entre nous a pu l’observer pour son propre compte ou autour de lui, c’est parce qu’elle a été insuffisamment citée, me semble-t-il, dans la liste des explications de l’abstention record (66,73 %) des dernières élections régionales, celles de juin dernier. Les jeunes, notamment, ne se sont guère déplacés pour aller voter, encore moins que la moyenne (82 % de taux d’abstention pour les 18-35 ans), et même la menace d’une victoire des candidats du Rassemblement national n’a pas provoqué chez eux le moindre sursaut de mobilisation au second tour. D’aucuns ont parlé de crise civique, de ras-le-bol, de « fatigue démocratique », de dépit à l’égard du personnel politique. D’autres ont expliqué que le vote serait devenu« conjoncturel », ou bien que les électeurs auraient été soumis à telle « overdose d’injections » durant les phases de confinement qu’ils auraient cherché à se libérer symboliquement en s’abstenant de se rendre aux urnes, etc. 

Une part de l’explication ne tiendrait-elle pas à l’individualisation rampante de notre rapport à la collectivité ? Certains, de plus en plus nombreux, se montrent désormais davantage prompts à militer pour leurs valeurs personnelles ou pour celles, forcément sectorielles, de leur groupe, que pour des valeurs plus générales ou plus éloignées de leurs propres engagements. Car aux yeux de ceux qui sont pris dans les rets des strates numériques que nous venons d’évoquer, il ne semble plus vraiment nécessaire qu’ils s’accordent par un « contrat social » (au sens de Jean-Jacques Rousseau), ni même sur les fondements de la coexistence commune. Ni qu’ils s’approprient les valeurs et les idéaux qu’incarnent les institutions républicaines, dès lors que d’autres valeurs, essentiellement celles qui régissent leur communauté numérique, peuvent leur sembler plus importantes et davantage dignes d’être défendues.Se met ainsi en place une sorte de primauté du soi connecté ou de la communauté virtuelle sur l’ordre politique institutionnel. Est-il raisonnable de croire que cette tendance touche davantage les jeunes, dès lors qu’ils passent plus de temps devant les écrans que leurs aînés ? Par l’effet d’une sorte de paradoxe, leur militance sectorielle se révélerait alors compatible avec leur démobilisation électorale massive.

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